10 mots et expressions pour (commencer à) comprendre Cuba


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Photo : Williams Cruz

On dit qu'on ne connaît pas un pays tant qu'on n'en maîtrise pas la langue : le voyageur averti sait que la langue est un sésame qui, au-delà de son aspect fonctionnel, permet de saisir l'esprit d'une culture...c'est aussi vrai pour Cuba !


Dès l'arrivée sur le tarmac, nous sommes interpellés par l'accent cubain : fortement influencé par le parler des immigrés venus des Canaries et d'Andalousie, il varie en fonction des régions (on ne parle pas à La Havane comme à Santiago). Une fois notre ouïe accoutumée, il faut encore comprendre le vocabulaire car l'espagnol de Cuba possède un lexique, des expressions et des tournures qui lui sont propres. En outre, sachez que les proverbes sont loin d'être tombés en désuétude à Cuba.

Un bréviaire des 10 mots et expressions qui tournent en boucle sur les lèvres des Cubains, à ne pas oublier dans votre valise !

No es fácil : « ce n’est pas facile ». Une queue qui s’éternise dans un magasin, un produit en rupture de stock, un bus plein à craquer : les vicissitudes du quotidien sont autant d'occasions pour employer cette expression, qui fait office de conclusion dans bon nombre de conversations. Un leitmotiv pour beaucoup de Cubains.

Ahorita : Diminutif de « ahora » (maintenant). Si dans d'autres pays hispanophones « ahorita » peut signifier « maintenant », à Cuba - et c'est sans doute révélateur de la philosophie locale - ce serait plutôt : « tout à l'heure » voire  « dans un certain temps ». Alors, si vous êtes attablés au restaurant et que le serveur vous lance « ahorita se lo llevo » (je vous apporte ça « ahorita ») prenez votre mal en patience, comme on dit ici : « quien espera lo mucho, espera lo poco ». Autrement dit, « si on a déjà attendu longtemps, on peut encore attendre un peu ». Quand la lenteur est un d'art de vivre et l'attente un sport national !

Candela : Littéralement « chandelle, flamme ou feu » selon les registres. Une situation « en candela »  sera particulièrement difficile ou chaotique, à rapprocher de notre « feu à la maison ». On peut également utiliser cette expression imagée pour traduire l'état de délabrement avancé d'une voiture ou d'un bâtiment par exemple ou encore pour souligner le physique particulièrement disgracieux d'une personne. Un mauvais film ou un plat mal cuisiné se verront aussi qualifier de la sorte. Synonymes : « en llamas »  ou « prendido ».

« Meterse en candela » signifie se mettre dans de beaux draps.

Si l'on dit de quelqu'un qu'il est « la candela », on entend par là qu'il s'agit d'une personne rusée, effrontée ou délurée.

Toujours dans le champ lexical du feu, « echando humo » (« dégageant de la fumée ») a un sens totalement opposé. Si l'on dit d'une voiture américaine « está echando humo », ce n'est pas en raison de ses gaz d'échappement ! Imaginez une carrosserie lustrée, un autoradio dernière génération et même un lecteur DVD... bref, sûrement pas un tacot « en candela ».

Cosa : « chose ». Probablement le mot de ce petit lexique ayant le sens le plus flou, et pour cause. «¿Qué cosa? » est une manière familière de demander « quoi? ». Dans l'expression « ¡Qué cosa más grande! » la colère frôle l'exaspération face à une situation jugée inadmissible par le locuteur. « La cosa está en candela » ou « la cosa está que arde »  (du verbe « arder », brûler) est l'équivalent de « c’est le bordel », « c'est tendu ».

C'est le sens le plus vague et imprécis du mot « cosa »  qui est convoqué par la question «¿Cómo está la cosa? »  que l'on peut rapprocher de « comment ça va? »  somme toute aussi imprécis. Réponse possible : « la cosa está »  soit « la chose est là », autrement dit « on fait aller ». Idéal pour saluer en toute familiarité.

Yuma : Vous en êtes probablement puisque ce mot à l'étymologie encore obscure désigne les étrangers. Le terme est familier et plus ou moins péjoratif. « La/el Yuma »  - le genre est indifférent -  peut également signifier les États-Unis (se serait le sens premier du mot) ou l'étranger en général. Exemple : « Se fue para el Yuma » : « Il est parti à l'étranger ».

¿Qué bolá? : Ces deux mots vous disent peut-être quelque chose... Barack Obama avait fait le buzz en adressant cette question aux Cubains dans un twitt, lors de son opération-séduction en mars dernier. Véritable défi pour le traducteur, cette locution dont l'origine est encore discutée peut se rendre en français par : « Salut ! », « Ca va ? », « Quoi de neuf ? », « Ça se passe? », « Bien ou quoi ? ». Spécifiquement cubain, le « qué bolá » a franchi les frontières de l'argot et l'on pourrait dire qu'il relève désormais du registre familier. Variantes : qué bolero, qué bolón.

Aché/Ashé : l'orthographe hésite car il s'agit d'un mot yoruba, langue parlée par de nombreux esclaves originaires de l'actuel Nigeria. Ce terme, lié à la « santería », la religion apportée par les Yorubas, peut se traduire par: chance, protection, pouvoir, énergie et on l'associe au bien en général. De nos jours, ce vocable est utilisé dans un contexte profane. « Tener aché » est la construction la plus courante. On souhaite de bonnes choses à son prochain en disant : « Aché pa'ti ».  Antonyme : « osogbo ».

Cuadrar: « kiffer", « aimer bien" ou « convenir". Exemples : « Me cuadra esa chamaca » (« Je kiffe cette meuf ») ou encore « Me cuadra este lugar » (J'aime bien cet endroit), « ¿Te cuadra? » (Ça te va?).

« Cuadrar », c'est également organiser ou prévoir : « Cuadrar una salida » (organiser une sortie).

Lo que sucede conviene : ce qui arrive est pour le mieux (à court ou à long terme). On a recours à ce dicton suite à un événement qui, à première vue, ne laisse pas entrevoir un avenir des plus radieux. Croire en son destin ne fait pas de mal au moral !

El último : le dernier. On demande toujours « ¿Quién es el último? » ou tout simplement « ¿Último? » pour savoir qui est le dernier de la queue. « La » queue : celle du bus, de la poste, de la banque, de la charcuterie, de la boulangerie, de la pharmacie... elle est tellement entrée dans les mœurs, qu'on raconte que quand un Cubain s'arrête en plein trottoir, les passants se mettent machinalement à s'aligner derrière lui.

En guise d’au revoir, nous vous livrons l'expression du moment, sur toutes les lèvres, de 7 à 77 ans : apululu ! C'est à la télévision, dans l'incontournable émission humoristique Vivir del cuento, qu'a vu le jour ce néologisme. Utilisé par le personnage de Ruperto pour évoquer l'état de fébrilité dans lequel il prétend plonger ses nombreuses admiratrices (« las tengo apululu"), ce vocable aux sonorités débordantes de sensualité, s'est répandu comme une traînée de poudre dans toute l'île.  C'est le sens originel qui est sollicité lorsqu'un adolescent s'écrie « apululu! » alors qu'il croise un groupe de jeunes filles en minishort. Aux questions « Et les filles, dans ta boîte, y en a? Elles sont bien? » on répondra avec enthousiasme par l'affirmative : « Aquello está apululu ».  Dernièrement, ce mot a tendance à être employé pour exprimer l'idée d'abondance : « Está lloviendo apululu » (il pleut à verse), « Las guaguas están pasando apululu » (en français châtié : « les bus se succèdent avec régularité »). Quel sera le destin de ce mot ? Bien malin qui le dira : le langage est comme un organisme vivant et le sens des mots n'est jamais fixé d'avance... alors, pour l'instant, pourquoi ne pas se contenter de les savourer ?

Écouter parler les Cubains est un vrai régal et c'est dans leur bouche que les mots prennent toute leur saveur. Pour y goûter, direction Cuba !