À chaque chien ses cochons…



Il y a vingt ans, en pleine Période spéciale, j'avais déjà été surpris par le nombre de chiens de Miguelito, un paysan modeste de Viñales. Avec si peu à manger pour sa famille dans sa cahute de bois de palmier, pourquoi élevait-il pas moins de cinq chiens ?

« Ben… parce que chaque chien a son cochon, pardi ! » m'avait-il répondu à l'époque. Et aujourd'hui, c'est à Soplillar, avec les frères Pintines, qu'on organise la chasse au cochon semi-sauvage, se référant à une des traditions des paysans cubains issue de leur débordante imagination pour la survie durant cette période dénommée « spéciale » par Fidel.

En apparence, personne n'élève de porcs dans les fermes privées, c'est interdit. Seulement, quand on se balade dans les forêts et savanes cubaines, il est difficile de ne pas croiser ce qu'on pourrait prendre au premier abord pour des sangliers dociles ou des cochons poilus à l'état sauvage. Il n'en est rien, tous ces animaux, mangeurs de « palmiches », le fruit du palmier royal, arbre national de Cuba, ont chacun leur propriétaire…

Avec le Manso (le « Docile », surnommé ainsi pour le turbulent qu'il était étant petit), un des frères Pintines, nous suivons son chien Alambré (fil barbelé) à travers la forêt de Soplillar, en plein milieu de la Cienaga de Zapata. Cette zone est protégée, nous sommes en limite du parc national, le paradis des crocodiles et des oiseaux migrateurs, le seul site naturel du manjuari, un poisson considéré préhistorique.

Ce petit monde vit en harmonie dans cette zone marécageuse, marquée par des « cénotes » qui forment des puits, des grottes et des galeries inondées qui font se connecter l'eau douce des rivières avec la mer des Caraïbes. Nous cherchons, ou plutôt le chien cherche son cochon. « Il peut être à plus de 20 km de là. Il y a quelque temps, le chien s'est perdu, un voisin est tombé dessus par hasard. Il avait tellement maigri qu'il a dû avoir quinze jours de repos et des antibiotiques » me commente Manso en ouvrant le chemin d'un geste sûr, armé de sa machette. « Et combien de cochons as-tu qui se baladent dans la nature ?

Une quinzaine… Certains, on va les soigner tous les dix jours, par exemple les femelles qui viennent de mettre bas, et d'autres, on ne les voit pas pendant six mois !

Tes trois chiens les connaissent tous ?

Non, chaque chien a ses cochons. »

Ces animaux qui termineront pour la plupart à la casserole font maintenant partie de la faune locale. Ils sont sûrement plus nombreux que les crocodiles, et même s'ils obligent à maintenir les plantations des majestueux palmiers royaux (se nourrissant de leurs glands), ils deviennent envahissants pour la flore et la faune endémique, selon les biologistes de la Cienaga, en charge de la protection des sites. « Pas plus que les touristes qui ont pris d'assaut le petit village de Caletones », rétorque le Manso.

Situé à la pointe de la fameuse Baie des Cochons, le site est méconnaissable et en perpétuel chantier. « Ce n'est pas l'idée qu'on se fait d'un parc naturel » se lamente Rosendo, figure locale du développement durable. Soplillar, qui est pourtant hors de la zone protégée, garde toute son authenticité de village cubain post-Révolution. Tout comme Los Hondones, communauté voisine où se sont installés plusieurs jeunes biologistes — les pionniers du développement durable privé à Cuba —, bien décidés à créer une économie complètement autonome tout en respectant la nature qui s'offre à eux.

Le chien est parti en trombe. On se met à courir à notre tour. « Tu le vois ? », le chien aboie comme un fou et parvient à débusquer le cochon. Le Manso arrive dans la foulée, se jette sur lui, et en quelques secondes, lui encorde ses quatre pattes ensemble, dans un style des grands rodéos américains. Les Pintines ne manquent d'ailleurs jamais l'occasion d'organiser de vrais rodéos à cheval, une autre tradition des campagnes cubaines. Chargé sur le dos, Manso emporte le cochon à la maison. Je ne sais pas à cet instant si c'est pour le soigner ou l'embrocher…

Dans la communauté de Soplillar, à quelques centaines de mètres de la mer, entourée de forêts et de lagunes (de crocodiles aussi...), la vie est paisible, les gens accueillants. Pas encore de tourisme. Avec notre équipe, nous formons certains propriétaires qui souhaitent se lancer dans cette activité afin d'éviter qu'ils ne commettent les erreurs de leurs voisins de Caletones. Organiser des structures accueillantes qui ne doivent changer en rien le rythme de vie de la communauté, tel est le défi, contre des gains faciles pour un moindre effort. Les Pintines nous aident, ils sont le relais, l'influence positive du village. Ils ont compris que leur intérêt devait se calculer sur le long terme. Ce qui, à Cuba, est plutôt rare et bien compréhensible dans une société où l'économie est toujours le problème numéro un.

En revenant, dans la calèche attelée de Manso, El Huevazo, nous passons devant un drôle d'endroit, le « Mémorial du 24 décembre 1958 ». En pleine nature, un musée. Ou plutôt trois cabanes en bois avec un drapeau cubain, une table et ses chaises au milieu du champ… « C'est là que Fidel a passé son premier Noël après El Triumfo » me commente Manso. « Il souhaitait partager cette fête — qui sera interdite quelques années plus tard — avec les paysans les plus pauvres de Cuba, les charbonniers ».

Le premier bilan après un an de Revolución, en quelque sorte. Et après plus de cinquante ans, finalement, à part un peu plus de cochons dans les forêts, rien n'a beaucoup bougé. Les premières années furent intenses, le niveau de vie des paysans s'est fortement amélioré à l'époque et depuis il stagne, mais les gens de Soplillar n'ont pas l'air de s'en plaindre. L'activité n'est pas à plein régime mais elle suffit à maintenir quelques petits villages, en harmonie avec la nature, quelque peu soutenue par un tourisme qui devra retenir ses aspirations et respecter Soplillar comme un véritable site de développement tranquillement durable.

Finalement, on aura bien du puerco asado (cochon grillé) au dîner. Mais pas le cochon qu'on a attrapé. Celui-ci sera relâché le lendemain après lui avoir soigné quelques blessures superficielles, le retour au monde sauvage n'étant pas évident. En famille, la maman, les trois frères, une quantité de voisins, cousins, partagent la bonne ambiance sous le ranchón de la ferme. Cealys, de notre équipe d'assistance, a composé quelques strophes d'une decima, autre tradition cubaine qui consiste à chanter des vers improvisés, inspiration facilitée par quelques verres de rhum !

 

1.

Los Pintines en Soplillar

marcan una diferencia,

que embellece la experiencia

de visitar el lugar.

Comparten con el viajero

todo tipo de alegría

y por eso todo el día

entre naturaleza sana,

muy feliz te hace sentir

esa familia cubana.

2.

Los Pintines !que familia!

Con su estilo y asistencia

te regalan la experiencia

de un paseo sin igual.

Con ellos en Soplillar,

tendrá usted un lugar seguro,

como bolsa de canguro

cargado por su mamá.