À vélo à Cuba : quand le besoin rend ingénieux

2018-03-28 12:45:45
Marleidy Muñoz
À vélo à Cuba : quand le besoin rend ingénieux

À l'entrée de Cárdenas, une ville de 120 000 habitants sur la côte nord de la province de Matanzas (située à 150 km de La Havane), le visiteur est accueilli par un imposant vélo en fer forgé. Et si on expose cette œuvre d'art avec ostentation, ce n'est pas par hasard : la sculpture souhaite la bienvenue à la Mecque cubaine du vélo.

On dit que les vélos sont le deuxième moyen de transport urbain le plus utilisé dans le monde, qu'ils participent à l'économie de la planète, qu'ils contribuent à protéger l'environnement et à favoriser des modes de vie plus sains.

À Cuba, bien que la bicyclette n'ait pas une place aussi privilégiée, on l'a beaucoup utilisée, à vrai dire pas seulement pour ces vertus : on a souvent eu recours à la petite-reine faute de mieux.

En effet, suite à l´effondrement du bloc soviétique, le principal allié de l'île, Cuba traverse au cours des années 90 une crise économique appelée « période spéciale ». C'est à ce moment que Fidel Castro (ancien président décédé en 2016) encourage les Cubains à utiliser les deux-roues.

Des milliers de bicyclettes sont alors vendues sur les lieux de travail et dans les universités à des prix accessibles compte tenu des salaires de l'époque.

Elles investissent alors par milliers avenues, rues et chemins de terre et deviennent le moyen de transport officiel de toute la famille, que ce soit pour aller à l'école, au travail ou pour faire les courses.

Aujourd'hui, en revanche, les vélos se trouvent très difficilement dans les magasins en devises, et leur coût s'élève environ à 200 dollars (200 Cuc ou 5 000 pesos cubains en monnaie locale).

Quant aux vélos de compétition, on se les procure généralement sur le marché noir ; importé par des revendeurs, leurs prix varient entre 300 et 700 dollars suivant la marque.

Ceci dit, le retour des moyens de transport motorisés et le manque de pièces de rechange ont vite découragé de nombreux cyclistes, en particulier dans la capitale cubaine, où son usage est très limité comparé à d'autres régions du pays.

L'absence de voies réservées aux deux-roues, l'hostilité de nombreux chauffeurs de voitures et de bus qui ne respectent pas les cyclistes et les rues difficilement praticables de certains quartiers de la capitale sont autant d'obstacles à l'utilisation des vélos.













Photo : Cubania

Il n'en demeure pas moins que de nouveaux espaces favorisant la circulation des vélos commencent à voir le jour avec d'intéressants circuits destinés aux Cubains et aux visiteurs étrangers.

Dans bien des régions cubaines, ce moyen de transport reste indispensable : les transports en commun sont peu réguliers et les distances plus courtes que dans les grandes villes.

À Cardenas, dans la région de Matanzas, il est 14 heures, le soleil tape et Osvaldo transpire sur sa MB3 soviétique, achetée il y a près de trois décennies.

« Ici, tout le monde est à vélo, c'est culturel. Le goudron bien lisse y est pour quelque chose, dans d'autres villages, il y a plein de trous. Je l'utilise pour me déplacer, j'y charge tout ce que je peux », explique cet informaticien de quarante-cinq ans, alors qu'il montre les pièces de son vélo achetées d'occasion.

D'après Marco Antonio Fleites, biologiste de cinquante ans et amoureux de la bicyclette, le vélo est associé à la pauvreté vécue pendant les années 90. « Aujourd'hui, être propriétaire d'un de ces véhicules peut avoir une connotation négative dans le contexte cubain, pendant plus de dix ans, c'était presque le seul moyen de transport », ajoute-il.

Cependant, face à un transport public peu fiable de par ses retards et les pannes, et compte tenu de la crise qu'a traversé le secteur privé du transport ces dernières années, la bicyclette revient en force et s'impose comme un moyen sûr et économique. Rien de surprenant à ce qu'elle revienne à la mode à Cuba.

VeloCuba, une entreprise de location et de réparation dirigée par des femmes

Nayvis Díaz ne regrette pas d'avoir vendu sa Peugeot il y a trois ans pour financer sa petite entreprise, la seule de son genre à La Havane. Sept femmes travaillent à VeloCuba, créé par cette ingénieure industrielle qui a quitté le ministère du Commerce extérieur.

Avec Dayli Carvó (qui a fait partie de la sélection nationale de cyclisme), elle s'est lancée dans une activité qui avait presque disparu dans la capitale : la réparation et la location de vélos.

Étant donné qu'il n'y a pratiquement pas de publicité à Cuba, elles ont eu recours au bouche à oreille pour gagner une clientèle; mais leur réussite s'explique aussi par la qualité du service proposé aux clients, étonnés de ne trouver que des femmes dans le garage.

Le succès ne s'est pas fait attendre. Au bout d'un an, elles ont diversifié leur offre afin de proposer des locations, une assistance technique sur le terrain, le service à domicile et cinq circuits culturels dans La Havane auxquels participent des guides parlant le français, l'anglais et l'allemand pour permettre aux visiteurs de connaître la vie quotidienne de la capitale.

« On insiste sur les connaissances en histoire car nous voulons que nos visiteurs connaissent l'architecture, l'art, les nouveaux lieux où sortir en soirée et comment vit la société cubaine », explique Díaz.

L'absence d'un marché de gros est le principal problème de VeloCuba, obligé d'acheter des vélos à des étrangers de passage dans l'île pour les proposer ensuite à la location.

« Je rêve qu'il y ait un jour ou deux de la semaine réservés aux deux-roues », ajoute Nayvis un sourire aux lèvres, songeuse à l'idée que La Havane se remplisse de cyclistes.

Traduction : F. Lamarque


Habana XXI

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