Alicia Alonso, la grande dame de Cuba



Le petit bureau de Alicia Alonso, situé au siège du Ballet Nacional de Cuba, rue 17 au Vedado, est un vrai sanctuaire. Dehors, des jeunes danseuses se réunissent. À l’intérieur, une armée de secrétaires tourbillonnantes protège Alicia des visiteurs inattendus.

La pièce, plutôt sombre, est spartiate. Les volets sont fermés. Parmi les meubles, rares, on distingue une bibliothèque et un grand bureau en acajou, derrière lequel s’assoit la femme qui a été le visage du ballet cubain pendant bientôt sept décennies. 

Dans les années 1950, la revue Harpers and Queen a classé Alicia Alonso parmi les femmes les plus belles au monde. Personne ne remet en question cette décision. Impeccablement maquillée, cheveux jais attachés, portant une robe longue et non ajustée, Alicia est l’élégance personnifiée. Elle me salue avec un « good morning » en anglais américain. 

Alicia Ernestina de la Caridad del Cobre Martínez Hoya, est née à La Havane en 1920. Issue d’une famille aisée qui, dès qu’elle a découvert les dons pour la musique et la danse de la petite fille, l’a inscrite à la Société Pro-Arte Musical.

À 16 ans, Alicia épouse un autre étudiant de ballet, Fernando Alonso, et tous les deux ont déménagé à New York. À cette époque-là une telle décision n’était pas du tout rare pour les Cubains aisés. Bientôt, elle est devenue l’un des membres fondateurs de l’American Ballet Theatre. Vers la fin des années 1940, elle était déjà considérée comme l’une des plus grandes danseuses au monde.

« À cette époque-là, pour être danseuse, il fallait quitter le pays », explique-t-elle. Mais Alicia aspirait à promouvoir le ballet à Cuba. Ainsi, en 1948, elle fonde le ballet Alicia Alonso à La Havane.

Le ballet était notamment financé par la haute société cubaine fleurissante dont les riches mécènes étaient ravis de voir leurs noms associés à un projet si distingué. Pour sa part, le ministère de l’Éducation national a apporté une modeste subvention.

Mais, vers la moitié des années 1950, la troupe se heurtait à des difficultés financières et politiques. Face à la croissante convulsion nationale, le président de l’époque, Fulgencio Batista, a essayé d’enrôler le ballet Alicia Alonso dans sa cause. Il avait pour but de faire danser la troupe sur demande afin de distraire la population et l’éloigner des protestations étudiantes. Le refus des danseurs a entraîné l’interruption du financement.

Le ballet a pour un temps fermé ses portes et Alicia a une fois de plus quitté le pays, cette fois-ci pour rejoindre le Ballet de Monte Carlo. Elle est rentrée lorsque la Révolution cubaine a renversé le gouvernement de Batista en 1959.

« Fidel Castro m’a envoyé un message », rappelle-t-elle. Il m’a demandé ce dont j’avais besoin pour former ma troupe. Je lui ai envoyé alors la liste de nos rêves. Quelques semaines plus tard, la troupe, qui a été baptisée Ballet Nacional de Cuba, a commencé à recevoir un financement généreux.

Dans l’une des pages les plus évocatrices et réelles de la Révolution cubaine, la troupe a fait une tournée à travers Cuba pour montrer le ballet à la population dans des coins les plus reculés du pays. La plupart des personnes n’avaient jamais auparavant assisté à une représentation de ballet.

« C’était très beau », nous dit-elle. « Les gens s’étonnaient, mais ils saisissaient rapidement ce que nous faisions. Le ballet est un art naturel, l’art du mouvement. »>

Les troubles de la vue ont accompagné Alicia Alonso pendant toute sa carrière. Dans les années 1940, on lui a diagnostiqué un décollement de la rétine et, dès lors, elle a subi plusieurs interventions chirurgicales. Aujourd’hui, presque aveugle, elle se charge encore de superviser activement tout le travail du Ballet Nacional de Cuba et compose des chorégraphies avec le soutien de ses assistants que suivent ses instructions.

« Avec les mouvements des bras j’explique ce que je veux et ils me comprennent parfaitement. »

Le ballet cubain, qui a des influences des styles russe et soviétique, est reconnu dans le monde entier comme un ballet aux formes propres. De l’avis d’Alicia Alonso, il reflète le style même des Cubains. « La femme est très féminine et l’homme, très masculin. Ils dansent comme un couple. Et ils se déplacent très doucement. »

La grande dame de Cuba reconnaît qu’il a été difficile de danser dans un monde contrôlé par les tentations commerciales. Au fil des ans, plusieurs danseurs cubains ont déserté dans le cadre de tournées cubaines à l’étranger. C’est un sujet qu’elle n’aime pas aborder. « C’est comme cultiver un arbre grand et beau seulement pour voir les gens couper ses branches. » Et d’ajouter : « C’est bien triste. »

Mais de nouvelles branches continuent de pousser. L’année prochaine, la troupe fondée par Alicia fêtera son soixantième anniversaire.

…presque aveugle, elle se charge encore de superviser activement tout le travail du Ballet Nacional de Cuba et compose des chorégraphies avec le soutien de ses assistants que suivent ses instructions.

 « Avec les mouvements des bras j’explique ce que je veux et ils me comprennent parfaitement». 

 

Stephen Gibbs

 Stephen Gibbs avécu cinq ans à Cuba en tant que correspondant de la BBC à La Havane.Il a travaillé comme reporter à la radio et à la télévision durantquinze ans. En dehors de l’Amérique latine, il a, pendant trèslongtemps, fait des reportages au Moyen-Orient et en Afrique.