Alicia au pays de la danse



Alicia Alonso est née pour le ballet. Peu importe qu’elle soit venue au monde dans une île rumbera des Caraïbes. Elle était destinée à se convertir en la plus grande Giselle de notre ère et à lutter pour accomplir son destin, avec la même passion que ses héroïnes romantiques.

Mais son histoire commence il y a plus de 70 ans, quand elle n'était pas encore Alicia Alonso, mais Alicia Martínez et grâce à l'intervention d'une tante, elle parvint à suivre des études à l'École de Ballet de la Société Pro-Arte Musical de La Havane.

« Je me rappelle toujours que, lors de ma première classe de ballet, j'avais huit ou neuf ans, j’ai immédiatement découvert que c’était ce que j'aimais le plus au monde. Pour moi, la plus grande punition était de me supprimer la classe de ballet », rappelle Alicia Alonso dans une longue entrevue incluse dans le livre Conversaciones en La Habana, de Leonardo Padura et John Kirk.

L'objectif de l'école, dirigée dans un premier temps par le danseur russe établi dans l'île Nicolás Yavorsky, n'était pas la formation de danseurs professionnels, pourtant là ont étudié, en plus d’Alicia, les frères Fernando et Alberto Alonso, deux personnalités qui sont devenues d'importants piliers de la création de l'actuelle école cubaine de ballet.

En 1937, après avoir reçu son diplôme, Alicia part aux Etats-Unis où elle se marie avec Fernando Alonso, dont elle prend le nom de famille, selon la coutume nord-américaine. Là elle débute dans les comédies musicales Great Lady et Stars in your eyes. Un an plus tard elle intègre l'American Ballet Caravan, où elle atteint le rang de soliste dans l'œuvre Billy the Kid.

Elle continue sa préparation technique et artistique dans la School of American Ballet et, en 1940, elle est contractée par le Ballet Théâtre of New York récemment fondé, mais elle souffrira d’un décollement de rétine des deux yeux qui l’obligera à s’éloigner de la scène durant une longue période.

La jeune danseuse parvient à se rétablir après plusieurs opérations et, à force de volonté, elle revient sur les planches en 1943, dans le rôle de Giselle, avec une interprétation qui lui fit gagner l'admiration du public et de la critique.

Suite à sa brillante carrière, en 1946 elle est proclamée une des dix femmes les plus renommées d’Amérique et prima ballerina assoluta. Mais, parallèlement à ses succès personnels au niveau international, la danseuse s’engage à développer le ballet dans sa patrie d'origine.

En 1948 elle fonde, à Cuba, le Ballet Alicia Alonso intégré par 40 danseurs dont seulement 16 étaient cubains. Son début a lieu le 28 octobre 1948, dans le Théâtre Auditorium de La Habana, appelé postérieurement Amadeo Roldán.

Les débuts se font sans appui financier de l'État, jusqu'à ce qu'en 1950 le gouvernement de Grau San Martín accorde une petite subvention. Malgré les difficultés financières, pendant huit ans la compagnie réalise des tournées en Amérique Latine et aux Etats-Unis (1948, 52, 54 et 55), elle offre des représentations dans toute l'île et  contribue à populariser cet art, en plus de former des danseurs et un personnel spécialisé.

Parallèlement, bien que l’école de ballet fonctionne au Conservatoire Municipal de La Havane depuis 1948, la création de l'Académie Alicia Alonso est promue en 1950, elle s’étend dans divers endroits du pays, et devient un facteur décisif de la préparation de jeunes talents.

La compagnie se maintient jusqu'à 1956, mais à cause des divergences avec la dictature de Batista, qui prétendait l'utiliser à ses propres fins, la danseuse décide de suspendre ses représentations sur le sol cubain et, entre 1957 et 1959, elle se présente aux Etats-Unis où elle réalise des montages et danse comme étoile invitée au Théâtre Grieco de Los Angeles. Elle réalise également des représentations en Union Soviétique comme artiste invité de la prestigieuse compagnie, comme celle du Théâtre Bolchoï de Moscou.

Après le triomphe de la Révolution cubaine en 1959, la danseuse retourne à Cuba, où elle réorganise la compagnie, maintenant Ballet National de Cuba, et elle contribue à structurer l'enseignement du ballet dans l'île.

Elle développe alors une brillante carrière comme prima ballerina assoluta, un rang avalisé dans 59 pays avec un répertoire de 132 titres incluant tous les styles.

Mais Alicia ne se dédie pas seulement à danser, elle fait aussi des incursions dans la direction artistique et, comme chorégraphe, elle a monté 25 œuvres originales.

On ne peut nier que la prestigieuse École Cubaine de Ballet possède en cette femme talentueuse un de ses plus grands artisans de sa notoriété, doublé d’un ambassadeur universel de la culture cubaine.

Alors qu’elle fêtait le soixante-dixième anniversaire de ses débuts en scène, le 29 décembre 1931 à l'ancien Théâtre Auditorium de La Havane, elle avait à peine onze ans, il était logique de lui reposer la question avec laquelle Leonardo Padura et John Kirk terminèrent leur entrevue : Avez-vous pensé à passer la main, ou au moins assumer un rôle moins important ? Alicia, assurément, donna la même réponse : « Pourquoi ? Le jour où je le considèrerai, ça sera pour me retirer… S'il vous plaît, avec tant de choses qu’il me reste à faire ! »