Alicia Leal, art naïf et narratif

2012-06-07 17:10:10
Silvia Gómez
Alicia Leal, art naïf et narratif

 Depuis la fenêtre ouverte de mon atelier dans le quartier du Vedado je peux voir une partie de la ville, pénétrer dans les maisons à travers les balcons, entendre les voix des voisins, leur respiration, leurs pleurs et leurs joies. Ma voisine chante un boléro, assise toute nue, elle s’évente à ses 80 ans et je l’épie depuis ma fenêtre.

J’ai maintenant une toile blanche sur le chevalet. Je pense à ce que je vais peindre, je ressens de l’inquiétude dans l’air. Accrochée au mur, une image de la vierge de la Caridad del Cobre semble se communiquer depuis le mystère, s’approcher depuis l’amour, depuis la mort, depuis l’art même.

Pourquoi vais-je agresser la blancheur de cette toile ?

C’est par hasard la nécessité de posséder, de construire, d’arriver enfin au travail quotidien ?

Je me demande si peindre depuis moi-même, si m’inspirer des éléments les plus proches de moi et qui sont en quelque sorte liés à mon autobiographie, si chercher les forces cachées directement liées à un événement de la vie réelle constituent le moyen de me réaffirmer en tant qu’être dans le monde.

Il me reste l’illusion. Percer dans l’air les souvenirs, les références quotidiennes de la vie. Peindre pour le plaisir élémentaire et sophistiqué, humain et artistique. Refléter, comme s’il s’agissait d’un ex voto, un fait, vécu ou rêvé, chercher le poème, la phrase, l’expression la plus intense de l’art. Me montrer dans le plus profond. L’aliment et la stimulation pour vivre ?

Un enfant dessine des heures, il est plongé dans son propre monde ; pour lui, le temps s’est arrêté (tout est calme, en silence…) (Voilà le premier rapport, le premier discours.) Peu importe la couleur à utiliser, comment dessiner le poisson ou le nuage, l’homme ou la femme, si l’on est naïf ou expressionniste. Travailler avec mes mains, mon sentiment, me moquer des conventionalités, m’approcher du mystère, raconter ma propre anecdote soit à travers une légende africaine soit à travers un conte paysan. Pourquoi cesser d’être cet enfant ?

À travers la fenêtre ouverte la nuit entre dans mon atelier ; il y a tellement d’étoiles autour de moi que je ressens que je suis dans une île spirituelle et je suis tellement à l’aise que je ne voudrais jamais la quitter.

Je suis partie de l’univers, je vis intensément chaque changement, chaque saison qui s’en va, chaque événement autour de moi.

Alicia Leal

Séduits par le mystère et la magie de l’œuvre picturale d’Alicia Leal, nous -les éditeurs de Cuba Absolutely- nous sommes rendus par un matin ensoleillé de juin à l’étude-galerie que l’artiste partage avec son époux, le peintre Juan Moreira, rue 8 numéro 262 entre 11 y 13, à El Vedado. Il s’agit d’une maison spacieuse et éclairée à hauteur sous plafond très élevée, aux murs clairs, ornée de typiques paravents créoles pour délimiter les espaces, et de meubles pour la plupart en bois et en osier. L’emplacement de l’atelier, tout près de la rue Línea – l’une des principales artères de La Havane – et du parc dédié à John Lennon, semble renvoyer à l’œuvre d’Alicia, pleine de symboles universels en symbiose harmonieuse avec la nature, la mythologie et l’idiosyncrasie cubaines.

Née dans la région centrale de l’île – où les chroniques du XVIe siècle recueillent la présence de centaines de milliers de démons qui s’emparaient des corps et des âmes des habitants épouvantés, et siège d’une importante colonie d’émigrants des îles Canaries qui ont amené avec eux leurs croyances et légendes – Alicia se dit redevable d’une riche tradition populaire qui, d’une manière spontanée, non consciente, émerge de ses tableaux. Lors de ses débuts dans la peinture, après avoir terminé ses études à l’Académie des arts plastiques San Alejandro – la plus ancienne du pays –, elle a essayé d’explorer la voie de l’expressionnisme, mais elle était incapable de canaliser ses besoins expressifs. Enfin, cette quête d’un style personnel l’a poussée vers une manière primitive, naïve, d’extérioriser un monde intérieur peuplé de symboles, d’histoires et de désirs de communier avec la nature.

Dans la peinture d’Alicia Leal, où l’on peut apprécier une appropriation de codes de la plastique médiévale en ce qui concerne l’utilisation de la couleur, la disposition des plans et la délectation dans l’ornementation des tissus, des sols et des rideaux qui évoquent à Matisse, la femme s’érige en centre, soit comme secours dans l’image réitérée de la vierge de la Caridad del Cobre, patronne de Cuba et protectrice éternelle de navigants et pêcheurs – syncrétisée avec la sensuelle Ochún des religions afro-cubaines – ; soit dans l’émouvante Muerte de Martí où l’apôtre de l’indépendance de Cuba, dans les bras d’une pietà ailée, part en voyage vers l’immortalité ; soit encore, dans ces êtres qui survolent les scènes à la manière de Chagall et qui renvoient à une autre dimension de ce qui est représenté ; soit finalement, dans les séries consacrées au cirque où les femmes font partie d’un microcosme où, derrière les lumières et les masques du spectacle, le peintre semble découvrir des similitudes subtiles avec la société.

Les tableaux d’Alicia ont un caractère narratif marqué ; on dirait que ses personnages dialoguent intensément non pas seulement entre eux mais aussi avec le récepteur qui devient alors participant, voire protagoniste des propositions inquiétantes de l’auteur. Profondément subjective, symbolique, exploratrice du subconscient et des rêves, la peinture d’Alicia Leal établit une communication magnétique avec le public. Il appartient aux critiques de préciser où se cache le secret de cette magie mais la clé se trouve peut-être dans l’humanisme profond et dans la compassion ardente, non exemptée parfois d’humour, avec laquelle Alicia Leal se rapproche des déchirements et des plaisirs de l’aventure quotidienne de rêver et de vivre.

Alicia Leal Veloz (Zaza del Medio, Sancti Spíritus, Cuba, 1957), a terminé ses études à l’académie de San Alejandro en 1980.  Elle a réalisé des  expositions personnelles à La Havane, Matanzas et Sancti Spíritus ; Kuala Lumpur ; Kingston ; Houston et Berlin, et participé à des  expositions collectives dans plusieurs pays. Ses œuvres font partie de collections permanentes et privées dans le monde entier. Elle a illustré des livres et revues culturelles cubaines et étrangères. 

 

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