Angerona, les ruines d'une légende cubaine



On respire encore le café sur les terres où s’élevait l’une des plus grandes exploitations de l’Île. Au kilomètre 5 de la route reliant Artemisa et Cayajabos, dans la province d’Artemisa, on trouve les ruines de l’ancienne plantation de café Angerona.

En 1813, un jeune allemand du nom de Cornelio Souchay a acheté les terres qu’il transformera en la plus importante plantation de café de l’ouest de Cuba. Au moment de l’achat, sur les 500 hectares de terrain, on ne trouvait qu’une maisonnette et quelques semis. En quatre années, il acheta les machines, construisit une usine, un corral pour les animaux et éleva de terre une plantation de café.

Au plus fort de la production, Souchay pouvait produire 150000 livres de grain avec 625000 caféiers. On raconte qu’il fut soutenu par une superbe mulâtresse émancipée et née à Haïti, Úrsula, qu’il avait connue dans les rues de La Havane. Cette rencontre a changé sa vie et lui a permis de connaître le succès dans sa plantation.

La déesse d'Angerona

Úrsula a choisi le nom d’Angerona pour la propriété en hommage à la déesse du silence et de la fertilité des champs. Elle a fait placer une statue de la déesse latine grandeur nature sculptée en marbre blanc de Carrare juste en face à la maison.

La demeure, d’une architecture singulière, a été construite sur une colline. Aujourd'hui encore, une partie du barracón (baraquement) des esclaves, des entrepôts, des séchoirs et de la tour de vigie sont conservées. On peut aussi y voir une partie du système hydraulique, conçu par l'allemand, qui fonctionnait grâce à la gravité. C’était  une remarquable œuvre d'ingénierie pour l'époque.

Selon la chercheuse Berta Martínez, qui a dédié plus de 20 ans à comprendre la vie dans la plantation de café, Souchay et Ursula avaient des caractéristiques communes : ils étaient intelligents, ambitieux, cultivés et ils aimaient la musique et la poésie.

Souchay a écrit dans son testament qu’on reconnaîtrait ses documents à l’inscription « roble de olor » qui y figure. On dit que c’est la façon dont il appelait Úrsula. Mais c’est peut être une légende comme celle qui prétend que l’Allemand et l’Haïtienne faisaient l’amour trois fois par jour.

D’après la chercheuse, il n’y a aucune preuve d’une relation amoureuse entre eux. Il est seulement avéré qu’ Úrsula était la personne à qui Cornelio se confiait le plus.

Souchay et Úrsula ont dû affronter les préjugés raciaux de l’époque. En plus de faire affaire avec une ancienne esclave, Souchay offrait un traitement préférentiel aux 428 esclaves qui travaillaient sur sa plantation. La vie à Angerona était très différente de celle des autres plantations du pays. On n’y commettait pas d’actes cruels pour augmenter la productivité de ces hommes et femmes venus d’Afrique.

Les esclaves de Souchay avaient la liberté de célébrer leurs fêtes et leurs rites. Ils avaient droit à trois heures de pause par jour. Quand ils se mariaient, les époux bénéficiaient d’un barracón séparé. Les enfants étaient gardés dans la demeure de Souchay quand leurs parents esclaves travaillaient. Ils recevaient des vêtements neufs le premier jour de chaque année. Personne ne les maltraitait physiquement. Ces pratiques n’étaient pas bien vues par les autres propriétaires car ils craignaient des soulèvements de leurs esclaves si ceux-ci apprenaient ce qui se passait à Angerona.

Le crépuscule d'Angerona

Cornelio est mort en 1837. À Angerona, on comptait alors plus de 35 installations : un four pour cuire les tuiles, une infirmerie, une maison de séchage pour le maïs ainsi que 45000 trous de bananiers, 200 arbres fruitiers, 1000 palmiers, des arbres de bois précieux et d’autres plantations plus petites tel que le cañaveral (plantation de canne à sucre).

Après le décès de Cornelio, son neveu, Andres Souchay, a pris en charge la propriété. Úrsula est restée huit autres années à Angerona. Elle est ensuite partie dans la capitale où elle y est morte en 1860.

La famille de Souchay n’a pas su préserver le travail de leur ancêtre. La plantation de café a commencé à perdre du prestige avec le développement de la culture de la canne à sucre.

Elle fut laissée à l’abandon pendant plusieurs années. C’est en 1989 que la commission nationale du patrimoine a décrété l’ancienne plantation monument national. C’est un des sites les mieux conservés de l’Île aujourd’hui. Il fait parti du projet commémoratif de La route de l’esclave.