Assis sur le bord

2012-10-05 05:41:29
Mario Coyula Cowley
Assis sur le bord

Durant des siècles la relation entre La Havane et la mer fut ambivalente. Historiquement, la ville doit son dynamisme au port, bien protégé et bénéficiant d’une position stratégique ; mais la mer est également source d’attaques, d’ouragans et d’inondations. Le dernier siècle fut aussi l’époque à laquelle les ingénieurs convainquirent le reste de l’Humanité que la Nature pouvait être domestiquée. Ainsi, le vieux rêve de Francisco de Albear en 1860 de créer une avenue côtière pour La Havane devra attendre la fin de la domination espagnole. Le premier tronçon du Malecón est construit en 1901–1902, de La Punta jusqu'à la rue Crespo. Avançant par étapes, la voie côtière de pratiquement sept kilomètres de long est complétée en 1958.

La forme en ''S'' de la ligne côtière permet une double vue de n’importe quel point, sur la ville et sur la mer. Les déplacements des véhicules et leurs différentes destinations sont toujours visibles, ce qui renforce l’image urbaine. En réalité l’observateur perd l’orientation à mesure qu’il s’écarte du Malecón vers le centre de la ville. La voie sillonne le long d’un mur protecteur en béton qui sert de gigantesque banc. Des gens de toute sorte se promènent sur le Malecón et s’y assoient, particulièrement la nuit sous la chaleur de l’été, quand beaucoup abandonnent leurs maisons à la recherche de la fraîcheur de la brise marine.

Le premier et plus vieux tronçon du Malecón, au niveau de Centro Habana, est très compact et pour une bonne partie assez bas. Bien que dans cette zone peu d’édifications soient remarquables de par leur architecture, ce qui donne de la valeur à l’ensemble est sa cohérence, son rôle sur la scène urbaine, et ses admirables colonnes. Sous ces piliers édifiés à un rythme régulier se crée un constant jeu de lumière et d’ombre. La couleur y est secondaire, misant sur une palette tranquille et étroite qui rassemble les couleurs sable, crème, ocre clair et beige.

La mer est toujours présente : jusqu’à un pouce à l’intérieur des murs qui constituent les façades, les dépôts de sel ne manquent pas à l’appel. Et l’unique ombre du Malecón n’apparaît que sous les galeries, au niveau de Centro Habana. Elle est inexistante dans la zone du Vedado.

La primauté du Vedado sur Centro Habana, comme quartier privilégié, sera confirmée au XXème siècle par l’expansion du parc automobile privé. Les habitations originales de la classe moyenne et moyenne inférieure, le long du plus vieux secteur du Malecón, ont été en grande majorité subdivisées et converties en cuarterías. Ce changement social interne s’est finalement dévoilé aux yeux de tous par la réalisation d’agrandissements ou subdivisions, en particulier avec la création de barbacoas (mezzanines), et par l’apparition de couleurs criardes qui a rompu avec l’esprit original du décor petit- bourgeois.

Le Malecón est un ''banc'', mais aussi le portail de La Havane. L’idée trottait dans la tête de J.C.N. Forestier quand il élaboré un plan directeur pour La Havane (1925–1930), à une époque où les visiteurs arrivaient par la mer. Mais en sa condition de résidu, la frange du Vedado coté mer était loin de l’image cohérente de l’ensemble des 14 quartiers de Centro Habana, à une époque où n’existait pas encore le paysage urbain élégant, bien défini et propre du Vedado.

Le vert est absent du Malecón. Les nombreuses tentatives menées de planter des arbres furent vaines – y compris des cocotiers –. L’eau près de la côte a longtemps été contaminée par le drainage des égouts de 1913. Cette pollution interdisait l’usage du littoral pour la baignade. Aussi les plus de 200000 habaneros qui pouvaient facilement se promener sur Malecón ont-ils été les premiers bénéficiaires du nettoyage de la côte. Plusieurs tentatives ont ensuite été réalisées pour faire du Malecón un lieu de récréation. Dans de nombreux cas, elles ont été accompagnées d’une musique bruyante qui envahissait ce refuge urbain tranquille. Aujourd’hui, si le trafic intense de véhicules sur l’avenue apporte un semblant d’animation, il rend également difficile la traversée de cette artère pour les piétons, que ce soit en direction du bord de l’eau ou des magasins, restaurants et autres services qui mettent à profit la vue exceptionnelle et l’air frais.

L’unique manière possible de préserver cette « façade » de la ville est de faire en sorte que les résidents des édifices soient capables d’en assumer les frais. Car pour donner vie au Malecón, il faut disposer de sources permanentes de revenus. Or à l’heure actuelle les résidents sont très loin d’être autosuffisants, leur seul objectif étant de survivre.

L’impressionnant patrimoine historique construit à La Havane reflète l’existence passée d’une classe moyenne inférieure très importante et uniformément disséminée. Quel groupe social pouvant jouer le même rôle fait défaut aujourd’hui pour préserver ce patrimoine et y ajouter une touche d’architecture contemporaine ? Peut-on justifier un élitisme partial et prudent, et un processus de mercantilisme générant l’argent nécessaire et suffisant pour donner une vie économique réelle et permanente à la frange du Malecón ? […] Le Malecón peut servir de territoire à des expériences qui graduellement irradieront le reste de la ville. Quelqu’un le fera, un jour.

Mais le Malecón demeura des siècles, constamment laminé par le Grand Rio Bleu d’Hemingway.

Par Mario Coyula Cowley*

Traduit par Alain de Cullant

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Lettres de Cuba

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