Avec Tita, dans le quartier San Miguel del Padrón

2017-12-11 14:51:32
P. del Castillo
Avec Tita, dans le quartier San Miguel del Padrón

« Une fois à la Virgen del Camino, tu prends un bus A1, tu descends à l'arrêt Rutero 10 et tu demandes à la première personne que tu croises où se trouve le bodegón. C'est une épicerie d'État où viennent s'approvisionner les alcoolos du quartier, enfin les jours où y'a du rhum... Tu me bipes en arrivant et je rapplique ! » Direction San Miguel del Padrón, chez Tita.

C'est à la faveur de l'urbanisation de la première moitié du XXe siècle que l'habitat épars situé dans cette zone de l'est de l’agglomération havanaise a fini par devenir un quartier de la capitale. Cette commune (municipio) garde des airs de campagne, on élève des cochons dans les cours, des bananiers poussent çà et là. Aussi, dès que l’on s’écarte de la Calzada de San Miguel, l’un des grands axes du quartier, les chemins cabossés remplacent les rues et les bornes indiquant les numéros des voies se font rares.

Cette petite brune à l'air mutin qui est venue me chercher au bodegón s’appelle María, « mais pour tout le monde, je suis Tita ». Elle a vingt et un ans mais en paraît moins, célibataire. J’observe son bracelet de perles jaunes et vertes qui indique son appartenance à la santería, la religion d’origine yoruba. « On va chez moi, en passant, je te montre le quartier, mon école primaire… » Notre progression est laborieuse, on interpelle régulièrement Tita pour la saluer. « Je dis bonjour mais c'est tout, sauf avec mes amis.

Parce qu'ici, c'est la capitale du commérage, ils veulent tout savoir ! » J’imagine que mon arrivée n’a pas dû passer inaperçue. « Contrairement à ce que l’on raconte, le quartier est tranquille au niveau de la sécurité, comme ailleurs, m'assure-t-elle, par contre, c'est assez bruyant. » Et Tita de me montrer la maison d'Alcibiades : « C’est un vieux gay, il est cool, il met la musique à fond et les gens viennent danser devant chez lui, sur le chemin. » Ces fêtes appelées bonches, habituelles dans les années 90, sont moins fréquentes aujourd’hui ; San Miguel reste fidèle aux traditions.

À mon arrivée chez Tita, je suis accueilli par sa mère, suivie d’une flopée de sœurs, oncles, tantes et cousins. La maison, sur deux étages, est en travaux et semble vouée à s'agrandir et à se subdiviser inexorablement au fur et à mesure que la famille s’agrandit ; une natalité exceptionnelle, me dis-je, dans un pays où on fait peu d'enfants. L’intérieur est impeccable, classe même, on a de la famille à l’étranger.

Tita est coiffeuse à l'occasion. « J'ai appris sur le tas, j’ai quelques clientes... Ici, on peut vivre avec peu d'argent. C’est vrai que bosser pour l’État, ça paye pas, mais y'a le système D. Les gens se plaignent, mais le soir, les jeunes sont quand même au bar du coin à consommer des boissons à 2 CUC. » Tita me confie qu'elle aurait aimé faire médecine, mais qu'elle ne s'est pas présentée aux examens d'entrée par peur d’échouer. « En plus, me confie-t-elle, faire toutes ces années pour trimer du matin au soir, non merci, je gagne au moins autant et je taffe pas beaucoup. »

La maman de Tita s'immisce, soucieuse de donner matière à mon article : « Emmène-le donc à la laguna del mostro ! » Nous descendons la rue qui mène à cet ancien marais aujourd'hui asséché. Tita me raconte la légende du monstre qui hantait ces eaux troubles… « Des journalistes et des chercheurs sont même venus. En réalité, il n'y avait qu’un tourbillon et un palmier en décomposition. »

Elle me parle de ses loisirs préférés, le piano, le chant, les échecs. « J’essaie tout mais j’arrête vite. Maintenant, c’est la danse orientale et les cours de portugais. » Mon regard se tourne vers des habitations de fortune, un peu en marge des maisons en dur. On les appelle llega y pon (« arrive et pose ») : « C’est des nouveaux venus de l'Est, des Orientales qui viennent tenter leur chance », m'explique Tita.

De retour chez la jeune femme, je l’interroge sur ses projets. « Je sais pas, ici on dit que c’est en marchant qu’on trace sa route. En tout cas, je n’ai pas peur de l'avenir, on est tranquille à Cuba. » Une mélodie se fait entendre, la Lettre à Élise. C’est le marchand de glaces qui pousse sa bicyclette : « Il doit être amoureux d’une voisine, celui-là, à repasser cinq fois par la même rue ! » Allez savoir ce qu'en pensent les commères du coin…

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

Sur le même thème