Avec Yemis, conducteur de bici-taxi à Santa Cruz

2017-10-25 16:00:00
P. del Castillo
Avec Yemis, conducteur de bici-taxi à Santa Cruz

Dès ma descente du bus, j'aperçois Yemis qui traverse la route pour gratifier nos retrouvailles d'une chaleureuse accolade. Ce jeune homme svelte aux indéboulonnables lunettes de soleil et au sourire franc est un gars du pays, de Santa Cruz del Norte. Portrait d'un conducteur de vélo-pousse au grand cœur.

Depuis l'arrêt de bus, l'agglomération d'une trentaine de milliers d'habitants donne l'impression d'être comme coincée entre la mer et la grand-route qui relie la capitale à Matanzas. Quand on s'arrête dans cette ville industrielle, c'est le plus souvent pour se baigner sur ses plages, où l'on croise des Cubains mais aussi des touristes étrangers... Faciles à reconnaître, me signale Yemis : « Les  étrangers marchent le long de la plage, pas nous. »

Yemis est venu à ma rencontre avec son vélo-pousse (bici-taxi), dont il n'est pas peu fier : « Il est impeccable, c'est pour ça que j'ai toujours des clients. » Le jeune homme me propose de faire un tour dans cette ville paisible où les maisons en bois respirent la quiétude. Les rues parfois dépourvues d'asphalte rendent pénible l'avancée du vélo-pousse. Nous voilà dans son quartier : « On l'appelle Harlem, parce qu'ici, c'est la rue 8, comme à New-York, et on raconte qu'avant, il n'y avait que des familles de Noirs. » Yemis vit avec sa mère dans une bicoque à laquelle on accède par un long couloir qui donne sur la rue. Trois pièces exiguës en enfilade. Dans le petit salon, le lecteur DVD flambant neuf et la télévision écran plat détonnent. Un peu partout, des partitions. La timba de Manolito Simonet y su Trabuco retentit : « Ici, il y a toujours eu de la rumba, le quartier est plein de musiciens. » Danseur de casino aguerri, saxophoniste de l'orchestre de Santa Cruz, Yemis ne fait pas exception.

Quand je l'interroge sur son métier, Yemis revient sur ses débuts dans un camping comme responsable de salle d'audiovisuel, à dix-sept ans. Il évoque son service militaire, son engagement dans l'armée, un poste d'instructeur militaire dans un lycée... Ses proches finissent par le convaincre de se lancer dans le vélo-pousse, un choix qu'il ne regrette pas. « Au début, m'explique-t-il, je louais un véhicule 40 pesos par jour et je me faisais une petite marge. Je mettais de côté, je voulais avoir mon propre vélo-pousse. » C'est désormais chose faite. Son activité professionnelle s'inscrit dans l'autoentrepreneuriat encouragé par l'État : Yemis me montre son permis, m'explique les démarches, la formation qu'il a suivie, le contrôle technique du véhicule et me signale qu'il paie 60 pesos d'impôt mensuel. Il m'assure qu'il gagne mieux sa vie aujourd'hui, une promotion sociale obtenue à la force des mollets : 5 pesos la course, par personne, précise Yemis, puisque deux passagers peuvent prendre place à bord du vélo-pousse. La journée de travail commence vers 8 heures et s'achève à 17 heures.

En réalité, sa journée commence bien plus tôt car Yemis s'impose une discipline de fer : lever à 5 heures du matin, suivi de trois heures d'apprentissage de langues étrangères, une passion tout aussi dévorante que celle de la musique. C'est d'ailleurs à la fin d'un concert à la Vieille Havane qu'intervient le déclic, quand il se sent bloqué pour discuter avec les spectateurs étrangers. Après l'anglais, il décide de prendre des cours de français deux fois par semaine à La Havane, c'est à ce moment-là que je fais sa connaissance, c'était il y a deux ans. Le périple d'une cinquantaine de kilomètres ne le rebute pas et il se débrouille pour arriver avant tous ses camarades qui vivent bien plus près. Yemis me confie qu'il mise sur les langues pour réussir dans la vie. Son métier lui donne parfois l'occasion de pratiquer et il s'est lié d'amitié avec des étrangers. « Si des Français lisent l'article, j'espère qu'ils viendront me voir », me glisse-t-il. Aujourd'hui, Yemis multiplie les contacts sur les réseaux sociaux, suit une formation de masseur... Et tant pis s'il fait des jaloux dans le quartier. Maintenant, c'est lui qui loue son véhicule quand il ne veut pas pédaler et je me dis  qu'il le mérite bien.

Avant de me quitter, Yemis m'emmène dans la petite cour qui donne sur la cuisine. Il tient à me montrer une petite chienne, recueillie au bord de la route alors qu'elle n'avait que quelques semaines, et qu'il a baptisée Lucky. « Elle a eu de la chance que je sois tombé sur elle. » J'acquiesce. « C'est pour ça que je lui ai donné ce nom », en anglais, bien sûr!

Habana XXI

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