Brève histoire de la parfumerie à Cuba



Il se peut que personne ne sache avec certitude ni quand ni qui a apporté le premier flacon de parfum pour le vendre à Cuba. Quelques textes mentionnent un certain Monsieur León Labbé, qui a ouvert une boutique dans la ville de Matanzas, où il vendait de la lingerie, des bijoux et des parfums importés directement d'Europe. Yanelda Mendoza, parfumeuse reconnue, mentionne un autre homme, Agustín Reyes, propriétaire d'un petit établissement à La Havane, où l’on pouvait acheter des eaux de lavande et de violette russe, élaborées dans l'île.

Au-delà des imprécisions de l'archéologie et de la mémoire, une chose est sûre, c'est le goût enraciné chez les gens de ce pays de sentir bon, que se soit pour répondre à certaines conventions sociales ou simplement pour échapper aux effets de la chaleur et de la transpiration.

Entre l'Europe et les Etats-Unis

La parfumerie française a régné sans rival à Cuba pendant toute la période coloniale, jusqu'en 1899. Des maisons comme Guerlain et Molinard ont établi des filiales dans l'île au XIXème siècle, pour le plaisir de l'aristocratie, qui acquérait généralement ces cosmétiques durant leurs voyages en Europe.

Les Cubains plus modestes allaient dans les pharmacies et les petits commerces, où l’on produisait des essences florales et des eaux parfumées. Quelques grandes drogueries comme Taquechel et Sarrá, toutes deux situées dans La Vieille Havane, sont parvenues à créer des eaux de Cologne à leur nom.

En 1860, l’Espagnol Juan Sabatés a fondé la première fabrique de cosmétique et de produits d'hygiène. Puis ont suivi celle des frères Crusellas, en 1863. Les deux entreprises, établies dans le quartier havanais du Cerro, se sont maintenues jusque dans les années 50. Toutefois, la haute société leur a toujours préféré les célèbres parfums français comme Coty, de LTPiver, Guerlain et Molinard.

La fin de la domination espagnole sur Cuba a facilité l'entrée de l'industrie étasunienne dans tous les secteurs de l'économie du pays. C’est ainsi que sont arrivées, entre autres, les entreprises Avon, Revlon et Mennen.

En 1925 est apparu le troisième des "Grands Consortiums Cubains", Gravi, qui, à côté de Crusellas et de Sabatés ont constitué la production nationale lors de la première moitié du XXème siècle. Toutefois, suite à la crise financière de 1929, Crusellas et Sabatés ont dû s’associer respectivement avec les étasuniennes Colgate-Palmolive et Procter & Gamble, pour éviter la faillite.

De telles alliances ont donné un nouvel élan aux produits nord-américains sur le marché cubain, au point de détrôner leurs homologues français auprès du plus grand nombre. Les marques Elizabeth Arden, Helena Rubinstein, Shulton et Revlon, vendus à des prix plus abordables que leurs concurrents européens, remplissaient les magasins du pays dans les années 50, juste avant l'arrivée au pouvoir de Fidel Castro, dont la Révolution a radicalement changé le panorama économique et social de la « Plus grande des Antilles ».

Des parfums à la cubaine

En 1960 le gouvernement révolutionnaire a créé la Empresa Consolidada de Jabonería y Perfumería (l'Entreprise Consolidée de Savonnerie et de Parfumerie) avec l'intention de remplacer Crusellas, Sabatés et Gravi, et a suspendu les importations depuis les Etats-Unis suite à la rupture des relations diplomatiques et à l'embargo.

Mais cet organisme étatique, rebaptisé Suchel, a du faire face à la même pénurie de matières premières qui a accablé le reste de l'économie cubaine, jusqu'à ce que les approvisionnements provenant de l'Union Soviétique et de l'Europe de l'Est se soit stabilisés, dans les années 70. En accord avec ces alliances politiques, des parfums de facture polonaise et bulgare sont apparus. Un grand nombre de personnes se souvient de Moscú rojo, à la forte odeur orientale.

Durant les années 80 l'industrie nationale a produit une vaste gamme de parfums et de produits d'hygiène, dont les plus célèbres ont été les parfums Alicia Alonso, en honneur à la célèbre danseuse cubaine, et Coral Negro. Cette « période dorée » de la parfumerie a été éphémère.

La chute des régimes communistes de l'Europe de l'Est et l'effondrement de l'Union Soviétique ont provoqué une nouvelle crise, la pire vécue par Cuba  depuis 1959. La dépression a obligé le gouvernement à définir de nouvelles priorités. Dans un discours du mois de novembre 1991, Fidel Castro a affirmé :

« Vous comprendrez que pour nous, maintenant, produire des aliments est beaucoup plus important que produire du parfum. Si nous trouvons une rose sur le chemin et nous lui sortons une goutte de parfum, nous la recueillons et nous sortons le parfum, évidemment, je ne veux pas dire que nous nous battons contre le parfum ; mais je veux dire qu'il est plus important de produire des fruits, un aliment, que des choses superflues, les choses superflues sont pratiquement éliminées. »

Presque 20 ans après le moment le plus dur de la crise, la parfumerie nationale renaît timidement. Dans n’importe quel magasin du pays on peut acheter les parfums de Suchel, qui de temps en temps un espace avec Guerlain, Givenchy, Chanel, et d'autres marques françaises reconnues, qui ont la faveur des Cubains, comme au 19ème siècle lointain.