Calle 13 à Cuba



Calle 13 a visité Cuba après deux tentatives manquées, on les reçurent dans le pays à bras ouverts, avec des tonnes de questions et prêt pour danser. Beaucoup de Cubains s’imaginaient un groupe de reggaetón, mais non ; d'autres attendaient les lauréats de 12 prix Grammy, mais ça non plus. René Pérez « Residente » et Eduardo Cabra « Visitante » sont arrivés à Cuba avec leur groupe pour arpenter La Havane, se fondre dans la ville et se montrer tels qu’ils sont, ou au moins comme ils se conçoivent : un projet culturel qui, à travers d'images, de paroles, de violence, de sensualité, de sexualité et beaucoup de réalité, fait de la musique urbaine une forte dénonciation sociale.

« J'ai des attitudes depuis l’âge de cinq ans, ma maman me les a créées avec des réponses sans répliques et des réprimandes, je suis la brebis noire du troupeau, faisant tomber les noix de coco, on ne m’a jamais vu pleurer […] ». Ce fragment de la chanson La Perla pourrait définir les débuts de Calle 13 à Trujillo Alto, Porto Rico. « La classe inconfortable ayant les désirs d'être confortable, très pauvre pour être riche et très riche pour être pauvre, inspirée par ce qui l’entoure. »

Le groupe a été créé en 2005, sa production artistique comprend trois disques : Calle 13, Residente o Visitante et Los de atrás vienen conmigo, ainsi qu’un documentaire, Sin Mapa,  relatant leur voyage dans les villages indigènes d’Amérique Latine, une nouvelle rencontre avec les racines.

Le voyage à Cuba

Calle 13 a annoncé son premier voyage à Cuba en septembre, à propos du concert « Paix sans Frontières » organisé par le Colombien Juanes. Ensuite, en décembre, ils ont tenté de présenter leur documentaire durant le 31ème Festival International du Nouveau Cinéma Latino-américain de La Havane. Enfin, en mars, au cours du périple : Caracas – La Havane – Miami, le groupe a atterri à Cuba.

Depuis l'aéroport cubain les membres du groupe, des jeunes, des latins, des caribéens, appropriés de la langue espagnole, extrovertis, bavards, charismatiques… ont séduit les caméras et les magnétophones de la presse nationale et étrangère. Quatre jours à Cuba : des après-midi remplis de rencontres, d’échanges, de questions, de photos. Des nuits de fêtes dans le mythique centre nocturne de jazz, « El Gato Tuerto », presque sans un moment pour se reposer.

Calle 13 a exploré Cuba depuis plusieurs réalités, les étroites ruelles de La Vieille Havane, les écoles de musique, les élégants salons de presse de l'Hôtel Nacional ; des rencontres avec des intellectuels à la Casa de las Américas, avec des cinéastes à l'École Internationale de Cinéma et de Télévision et dans la chaleur de 300 mille personnes pendant le concert.

Dès le midi du 23 mars, des centaines de fanatiques avec les visages peints ont assailli la Tribune Anti-impérialiste José Martí. Cette esplanade qui, durant les dernières années, a été la scène de grands artistes et de groupes internationaux comme Sepultura, Audioslave, Kool and the Gang, Air Supply, Erick Wakeman, Manu Chao et Café Tacvba, parmi d’autres.

L'affiche du concert de Calle 13 a profité de la ressemblance des drapeaux de Cuba et de Porto Rico et ressortait entre les échafaudages. Les essais du son prédisaient un grand spectacle, la réverbération des techniciens, des accessoiristes et des artistes cubains augmentait les expectatives du public qui, pour la première fois, chanterait Atrévete avec Calle 13, un des thèmes les plus populaires à Cuba.

À cinq heures de l'après-midi le concert a commencé avec l'amphitryon cubain Kelvis Ochoa et des thèmes mélangeant le son, la trova et la salsa. Les musiciens cubains portaient des chemisettes de l’équipe de base-ball de Porto Rico : rouges, bleues et blanches. Le public reprenait en chœur certaines chansons tandis qu’il s’installait sur la grande place, inondant le Malecón et les rues voisines.

Après plusieurs chansons du troubadour cubain, quand plus aucune personne ne pouvait accéder à la tribune. On voyait des jeunes filles en sueur à califourchon sur d'autres jeunes, des affiches allusives au concert, des agglomérations et des cordons de policiers. C’est à ce moment là,  que le « Residente » et son Calle 13 sont montés sur scène vêtus des chemisettes de l’équipe de base-ball de Cuba, et le chaos a commencé.

Le public reçut les Portoricains avec des cris et des flashes, 100 mille personnes se sont converties en quasi 300 mille pendant trois heures, dansant, criant, sautant, jouissant de Calle 13. « Cuba est vivante ? », a demandé René aux centaines de milliers de voix électrisées qui démontraient la magnitude du concert.

Après la première chanson, Calle 13 a reçu, sur scène, le Prix International Cubadisco 2010 des mains de Ciro Benemelis, président de l'institution qui accorde les distinctions à des phonogrammes d’auteurs et d’interprètes non cubains qui reflètent dans leurs productions les valeurs musicales de leurs peuples et la diversité culturelle.

Sting, Kool and the Gang, Andy Montañés, Chico Buarque et Ojos de Brujo ont été des lauréats de ce prix. La Foire Cubadisco a lieu depuis 1997, elle reconnaît et stimule la qualité de la production discographique à Cuba et elle contribue à sa promotion et à sa diffusion.

« Residente » a offert ses remerciements pour le prix et la grande fête a continué. No hay nadie como tú, Cumbia de los aburridos, Querido FBI et Se vale todo, ont été certaines des chansons qu’ont interprété René, sa sœur Ileana Cabra « PG-13 » et le public cubain en chœurs.

Des jeunes, des enfants et même des personnes « plus agées » mues par la curiosité, ont joui de tout le concert. La mer les entourait et rafraîchissait parfois les danseurs qui demandaient ardemment plusieurs chansons. Les artistes sont partis avec la tombée du jour et toutes les rues de La Havane se sont inondées de callejeros de Calle 13.

Avec un discours unique rempli de mots vulgaires, sexuels, sociaux… violents, Calle 13 construit les identités latines du XXIème siècle. Leurs voyages à l’origine et les projets de parcourir la route des émigrants vers les Etats-Unis en sens inverse montrent les complexités du groupe musical.

Depuis l’urbanité, les races, les classes, les marginalités, les différences articulent leur dénonciation sociale. Ils construisent leur sceau musical à travers les tambours, la cumbia, le hip hop, le tango, le reggaetón.

À la fin de la semaine à Cuba, Calle 13 est un joli souvenir, presque irréel, les arches de la tribune ne se rappellent plus des accords, ni du public, mais la culture cubaine, en particulier le genre urbain, les remercie pour leur visite. Le groupe a démontré, en quatre jours, toute son intelligence, ses paroles osées et contagieuses. Leur forte image caribéenne s’est dénudée à, et pour Cuba. Merci Calle 13.