Camagüey, la tradition et la beauté

2017-04-26 22:22:20
Camagüey, la tradition et la beauté

La ville de Camagüey, dans l'imaginaire populaire cubain, se distingue par trois particularités : par la magnificence de ses constructions coloniales, miroir de la splendeur historique de cette région, par l'abondance de grandes tinajones (jarres) en terre cuite destinées à stocker l'eau, grâce auxquels Camagüey est devenue « la ville des tinajones », et par la beauté de ses femmes, si exubérante que, pour beaucoup, elles sont les plus séduisantes dans un pays prodigue en beauté féminine…

Camagüey est, pour ces trois vertus, une ville qui s’offre comme une festivité pour la vue : y pénétrer équivaut à entrer dans le royaume de la sensualité, dans un monde où le temps semble s’écouler plus lentement et où le regard ne se lasse pas, dans ses découvertes et ses contemplations, d'une géographie humaine et architectonique peu de fois représentée avec tant de fortune.

Santa María de Puerto Príncipe

Dénommée originairement Santa María de Puerto Príncipe, cette ville fut une des sept premières fondées par les colonisateurs espagnols à Cuba et date sa possible fondation au 2 février 1514… A quelques jours près, il est certain que la ville, comme d'autres à Cuba – La Havane ou Remedios – a dû faire l’expérience de plusieurs sites jusqu'à découvrir le bon. Elle se situa dans un premier temps à proximité de la baie de Nuevitas, une région pratiquement dépeuplée, exposée aux calamités et aux moustiques qui obligèrent les colonisateurs à se déplacer vers l'embouchure de la rivière Caonao, à quelques kilomètres vers l'ouest, à la recherche de territoires plus sains et où un village indigène offrait une main-d’œuvre esclave. Toutefois, la fortune de ce nouvel emplacement de la ville ne sera pas meilleure car, dès sa création a commencé l’exode des espagnols vers la conquête du Mexique et ceux qui sont restés ont dû s'enfuir suite à une révolte des indiens. Nonobstant, les colonisateurs espagnols qui sont restés dans la région paraissaient disposés à y asseoir une ville et, errant par les plaines, ils ont décidé d’édifier, pour la troisième fois, la ville de Santa María del Puerto Príncipe. Ils l’ont fait sur le cacicazgo (territoire, fief) de l’indigène Camagüey ou Camagüebax, dans le centre géographique du territoire, où est restée définitivement la ville « ambulante ».

Entourée de grandes plaines, la principale activité économique de la région a été, dès lors, le bétail. Une activité qui, aux XVIe et XVIIe siècles, a été à l’origine de la splendeur d’une population qui a mis son talent mercantile en fonction au service du commerce prometteur de la contrebande. Sa réputation de population opulente est apparue dès cette époque et a crû à tel point qu’elle est devenue un lieu attrayante pour les plus célèbres pirates des Caraïbes, parmi lesquels l’impitoyable Henry Morgan qui, en 1668, a pillé la ville et l'a ensuite incendiée.

Au XVIIIe siècle, avec la première croissance de l'industrie sucrière cubaine, Camagüey s’est réaffirmée comme un des plus riches territoires de l'île. Ses terres, plantées de cannaies et peuplées de troupeaux de bétail, ont favorisé une telle prospérité que la ville de Puerto Príncipe abritait une population de 10 mille habitants en 1741, étant la cinquième concentration urbaine de toute l’Amérique selon le recensement de 1776. Or, pour la gloire de la ville et de la culture du pays, un de ces habitants répondait au nom de Silvestre de Balboa y Troya de Quesada, natif des Iles Canaries et résidant dans cette ville depuis 1621 où il œuvrait comme greffier, une fonction qui lui a permis durant ses loisirs de donner libre cours à sa vocation et d'écrire le poème épique qui aujourd’hui est considéré comme le premier document de la littérature cubaine : Espejo de paciencia.

Néanmoins, ce n'est qu'à la fin du siècle que Fernando VII, roi d'Espagne, lui confère le titre de ville, forcé d'établir la Real Audiencia (l’Audience Royale) de Saint-Domingue à Puerto Príncipe, une institution historique fondée en 1511 et qui a dû quitter son siège original suite aux événements qui ont eu lieu dans la moitié française de l'île voisine.

Siège de la Real Audiencia, Puerto Principe s’est converti en cœur légal de la colonie et sa vie sociale, politique et intellectuelle a crû rapidement. Ainsi, la ville – qui en 1809 possède déjà son premier théâtre où sont passées d'importantes compagnies cubaines et étrangères – se développe à un rythme vertigineux et à ses vieux couvents et ses vieilles églises se somme une grande quantité de logements luxueux dont un grand nombre sont encore présents de nos jours. Les demeures camagüeyennes sont caractérisées par leurs grands espaces, couverts de tuiles rouges, conséquence de l’abondance d’argile dans la région. Le centre des maisons, intelligemment conçues, est toujours occupé par un vaste patio intérieur, arborée et frais, vers lequel descendent les différents pans du toit. Et, à chaque angle, est placé un des grands tinajones camagüeyens, ayant comme mission de récupérer l'eau de pluie qui court depuis les toits.

L’importance politique et administrative de cette ville s’est affirmée quand, en 1827, l’Île de Cuba a été divisée en trois départements politiques, le département central central ayant comme capitale la prospère Camagüey.

Une ville rebelle

Mais à cette époque une autre caractéristique de la ville a émergé: son esprit de rébellion anticoloniale. Les riches propriétaires de raffineries sucrières, de plantations et de gigantesques troupeaux de bétail comprennent que les limitations commerciales qu'impose la métropole, ainsi que l'impossibilité d'accéder au pouvoir politique, freinent leur développement, et ils choisissent de se sommer aux mouvements indépendantistes. La première action menée a été le soulèvement dirigé par Joaquín de Agüero y Agüero en 1822, qui est violemment réprimé et qui coûte à la ville la perte du siège de la Real Audiencia – transférée à La Havane – et du titre de capitale provinciale du département central de l'île, qui passe aussi sous le contrôle de la capitale coloniale.

Alors qu'elle conspire contre l'Espagne, la ville de Puerto Principe continue sa croissance économique et, vers le milieu du siècle son territoire compte 83 raffineries sucrières, dont 24 disposent de machines à vapeur modernes, et son bétail compte 200 mille têtes. Selon un chroniqueur de l'époque, la ville se trouvait alors « bien au-dessus des autres villes de l'île, voire même au-dessus de nombreuses villes d’autres pays d'Amérique ». Quant à la vie culturelle, elle n’est pas à la traîne du bien-être économique. Des journaux et des revues littéraires apparaissent et, en 1850, est inauguré le majestueux Théâtre Principal, une admirable construction qui est encore aujourd'hui une des fiertés des camagüeyens. Parmi les grands artistes natifs de cette ville durant le siècle se trouvent la poétesse et romancière Gertrudis Gómez de Avellaneda, dont l'œuvre était disputée par l'Espagne et Cuba ; les écrivains Esteban Borrero Echevarría et Aurelia del Castillo ; l'historien Esteban Pichardo et le penseur et philosophe Enrique José Varona.

Avec le cri d'indépendance lancé le 10 octobre 1868 par Carlos Manuel de Céspedes, les membres de la dénommée Junta Revolucionaria del Camagüey, présidés par Salvador Cisneros Betancourt et le jeune avocat Ignacio Agramonte, s’incorporent à la guerre le 4 novembre 1868. Innombrables seront les prouesses des patriotes camagüeyens durant la longue lutte guerrière qui dura dix ans et pendant laquelle leurs terres a été la scène d’une des plus importantes batailles.

C’est avec la République, décrétée en 1902, que finalement le vieux nom de Puerto Príncipe laisse sa place à celui, plus autochtone et plus populaire de Camagüey, nom que les patriotes indépendantistes ont toujours utilisé.

L'essor économique de Camagüey

Les dons de la nature ont rendu propice un nouvel essor économique de la province et de sa capitale. L’existence de 24 grandes centrales sucrières pendant la troisième décennie du siècle peut donner un ordre d’idée de cet essor, presque toutes ayant été construites après la guerre et équipées de machines modernes… La récupération économique camagüeyenne est allée de pair avec son épanouissement artistique qui, au long du siècle, a donné à la culture cubaine des noms aussi grandioses que Nicolás Guillén, Emilio Ballagas et Mariano Brull, trois des plus hautes voix lyriques du pays, ainsi que le peintre Fidelio Ponce de León, un grand maître de l’art plastique cubaine.

En 1976, suite à une nouvelle division politico-administrative de la République, l'ancienne province de Camagüey a été scindée en deux territoires : à l'ouest, Ciego de Ávila ; à l'est, Camagüey, ayant comme capitale la vieille ville fondée par les espagnols au XVIe siècle.

Considérée par certains comme une ville traditionaliste et conservatrice, Camagüey a vu croître son noyau urbain durant ces dernières décennies et, fort heureusement, son centre historique est resté pratiquement intact. Un centre reflétant aujourd’hui le plus pur d'une grandeur historique née quatre siècles auparavant, avec la contrebande de viande et de cuir…



Inter Press Service en Cuba

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