Camagüey, les « tinajones » vides


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Publié dans Cultura y Sociedad, Numéro 1, 2005

À minuit du 31 décembre dernier, il n’y a pas eu beaucoup de camagüeyens qui ont lancé le traditionnel seau d'eau dans les rues, destiné à nettoyer l'atmosphère « des mauvaises influences ».

Plus forte que la crainte enracinée d’accueillir une nouvelle année avec de vieux malheurs, il y en avait un autre beaucoup plus justifiable : l’augmentation du terrible manque du précieux liquide.

La province de Camagüey continue à être sous les effets d'une des plus longues sécheresses de son histoire et cela non seulement angoisse les éleveurs et les agriculteurs mais elle est devenue une de problématiques sociales urgentes de son antique chef-lieu.

La région camagüeyenne, qu’un célèbre sonnet de Nicolás Guillén décrit justement comme un « large cuir de taureau, sec et dur », a vécu depuis sa mythique fondation, en 1514, une incroyable bataille avec la nature à la recherche d'eau. Ses premiers habitants ont dû abandonner la première enclave de la ville, sur la Punta del Guincho, non seulement à cause des insectes et des moustiques qui les agressaient en permanence, mais suite à l'extrême difficulté de trouver de l'eau potable dans cet endroit côtier où il était fastidieux de forer les roches pour trouver seulement de l’eau saumâtre.

Après le déplacement de ces premiers colons vers le site indigène de Caonao, ce fut au alentour de 1527 que la population s’est établie dans le fief du cacique Camagüebax, entre les rivières Tínima et Hatibonico. Le problème de l'eau paraissait totalement résolu. Les habitants se servaient de ces eaux, pas encore contaminées au degré dans lequel on les trouve aujourd'hui, aussi bien pour l'utilisation domestique que pour l’agriculture et l’élevage.

Cependant, la croissance progressive de la ville, qui avait déjà près de 13 000 habitants vers 1745 et l’éloignement progressif des nouveaux quartiers par rapport aux rives des fleuves, a obligé de penser à de nouvelles façons de collecter l'eau.

L'ouverture de puits est devenue une sorte de cérémonial dans les résidences urbaines ou dans les fermes  périphériques, qui allait depuis le contrat d’un « zahorí » (radiesthésiste) qui pouvait parfois localiser, grâce à des facultés quasi magiques avec l'aide d'une baquette de goyavier, la veine occulte de la source, jusqu'à l'ouverture à coups de pioche du trou d’un vaste diamètre qui devait ensuite être revêtu de briques et doté d’une margelle pour son utilisation.

Un grand nombre de ces anciens puits créoles subsistent encore et rendent service, en plus, beaucoup d'habitants du centre de la ville se sont dédiés à chercher dans leurs maisons, lors des derniers mois, des puits bouchés depuis longtemps pour les réhabiliter – ils apparaissent dans la salle ou dans la cuisine –. Dans de nombreux cas ces travaux ont rendu propice d’intéressantes découvertes archéologiques : ainsi des pièces sont apparues allant de vaisselle en céramique jusqu'à de vieilles jarres, des clés de portes cochères et d’autres raretés qui nous expliquent que ces sites n'étaient pas seulement des sources d’approvisionnement, mais, chose rare, des déversoirs d'objets qui ne servaient plus.

Mais la nature a ses caprices. D'une part, le sol où se trouve le centre historique de la ville est extrêmement pierreux et après treize ou quinze pieds de profondeur apparaît fréquemment une couche « bleue » très dure, qui s'est transformé en une sorte de mythe chez les puisatiers. Même aujourd'hui, tout contrat pour une œuvre de ce type porte la réserve : « jusqu'à ce qu'apparaisse la couche » et certains prétendent connaître sa situation précise : « depuis l'Église de la Soledad jusqu'à la Place de Santa Ana », il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas perforer des puits très profonds. Et d'autre part, pendant les années de sécheresse, même les plus abondants se tarissaient et les gens devaient s’approvisionner aux appelés « puits de grâce », c'est-à-dire, ceux qui par une certaine faveur divine ne s’asséchaient jamais. Par exemple, en 1730, quand Madame Eusebia Ciriaca de Varona a fondé l'hôpital des femmes dans la rue Nuestra Señora de Loreto, proche de la rue San Pedro Alcántara, il est signalé dans le document constitutif qu'il possède une porte arrière propice pour que l'institution s’approvisionne en eau dans le proche « puits de grâce », situé près de la petite place de Bedoya.

La garantie insuffisante des puits a poussé à chercher d'autres voies d'approvisionnement. Dans un grand nombre de maisons, à partir de l'expérience andalouse, des citernes ont été construites : de grands réservoirs souterraines qui collectaient les eaux de pluie, conduites par des gouttières suspendues dans le patio sous les pans de la toiture. Certains de ces réservoirs étaient très grands, avec des plafonds voûtés et des colonnes, dont la découverte – comme cela s'est produit il y a quelques années dans le Couvent del Carmen – a fait penser à des passages secrets et à des refuges militaires.

L'épidémie qui a frappé la ville en 1741, connue comme « le mal des couleuvres » – probablement une maladie tropicale, la « filariasis » –, a été attribué par beaucoup à la consommation des eaux prises dans les cours d’eaux et les lagunes avoisinantes, ce qui a aidé à promouvoir la construction de citernes, mais aussi à la recherche d'un réceptacle moins coûteux et plus facile à obtenir, à la portée de ceux qui avaient des ressources plus limitées et qui allait se convertir en un symbole de la région : le tinajón (grande jarre en terre cuite).

Au XVIIIème siècle l'huile arrivait dans de grandes jarres en terre cuite qui ne pouvaient pas s'accumuler indéfiniment dans les entrepôts. Certaines personnes ont décidé de les laver et de les installer dans leurs patios pour recueillir l'eau des gouttières. Rapidement elles se sont aperçues que l’eau restait fraîche et qu’elle ne s’altérait pas autant que dans les citernes. Etant donné que l'invention a eu un succès immédiat, les potiers de la ville, qui disposaient d’argile en abondance, ont commencé à les fabriquer et ils ont créé des pièces gigantesques, dont beaucoup devaient être placées dans les patios avant de terminer la construction de la maison, car elles n'entreraient pas par leurs portes.

Selon les chercheurs Jorge Calvera , Eva Serrano et Roberto Funes, des pièces dont la fabrication date entre 1800 et 1880 ont été localisées et 73 types différents d'inscriptions ont été détectés. Les plus communes sont celles correspondant aux fabricants José Tomás Ramírez, Gabriel Morell, Juan Hidalgo, la famille Areu, les potiers « La Caridad » et ceux de la savane  Padre Porro. Selon leur typologie, elles peuvent être classées en deux formes de base : les cordiformes, les plus connues de nos jours, et qui sont devenues l'image associée au territoire et les husiformes, ou allongées avec une panse moins volumineuse, bien qu'il ait existé diverses formes intermédiaires.

Quand Antonio Bachiller y Morales a visité la ville en 1838, il a été surpris par ces récipients particuliers qui lui rappellent les tinajas que Don Quichotte contemplait dans la maison des champs du Chevalier du Vert Caban, dans le chapitre XVIII, de la seconde partie du roman de Miguel de Cervantès :

« Les citernes n’abondent pas : l'eau est recueillie dans de belles tinajas qui rappellent celles du chevalier de Verdegavan [sic] en La Manche. Placées dans les patios pour leur grande capacité, quatre ou six d'entre elles contiennent la quantité d'eau d'une citerne. Les habitants se plaignent des incommodités de ventre que leur produit l'eau récemment recueillie qui occasionne une gêne qu'ils nomment, si je me rappelle bien, ballonnement… ».

Lors d’un recensement effectué en 1900 par le Gouvernement Intervenant on a enregistré 16 483 tinajones. En 1971, après un nouveau recensement, on en a trouvé seulement 2610. On doit chercher les causes de cette énorme différence dans la destruction d’un grand nombre de ces jarres, suite à la démolition des vieilles maisons ou la modification de leurs patios, en plus de leur exportation durant la période républicaine dans les haciendas de certains propriétaires fonciers, ainsi que dans les résidences de camagüeyens établis aussi bien dans la Cinquième Avenue, du quartier havanais de Miramar, qu’a Coral Gables et même jusqu'à Hollywood.

Bien avant la déforestation radicale, la salinisation des sols, la pollution des rivières et d’autres maux contemporains, le climat était déjà très capricieux dans cette zone. Le premier historien de la Ville, Don Tomás Pío Betancourt, rappelle qu’en 1843, à peine deux ans après ces pluies diluviennes qui ont causé une désastreuse crue de la rivière Hatibonico, détruisant plusieurs maisons du quartier de la Caridad, il s'est produit la sécheresse la plus terrible dont on se souvient : « non seulement les eaux des réservoirs artificiels ont été épuisées dans toute la ville, mais les sources et les rivières de la ville et de la juridiction se sont aussi taries et asséchées ».   

Au cours du XXème siècle, bien que la région ait continué à vivre ces alternances de « vaches grasses » et de « vaches maigres » comme dans la vision biblique de Joseph, la sécheresse est devenue un problème rural qui préoccupait seulement les propriétaires des fermes ou ceux qui vivaient, d’une certaine manière, de l'agriculture et de ses industries annexes. La majorité des puits domestiques ont été bouchés par précautions sanitaires, vu leur proximité avec les latrines dans presque toutes les maisons, et les tinajones sont devenus des objets plus ou moins décoratifs. La ville possédait un aqueduc qui semblait efficient devant la preuve des sécheresses.

Cependant, l’année 2004 a mis la région à l’épreuve. Le plus radical manque de pluie est venu aggraver les conséquences des sécheresses des années précédentes. Non seulement la petite retenue de Pontezuela qui approvisionne l'aqueduc local s’est épuisée, mais les grandes réserves de Caonao, ou la retenue cubano-bulgare, étaient très en dessous de son niveau. En situation d'urgence, l'approvisionnement d'eau à la population a été coupé dans de nombreux points de la ville ou il a été restreint drastiquement.

L'approvisionnement d'eau par des camions citernes, bien qu’il ait pallié la désespérance, a produit une nouvelle forme de se mettre en relation dans les quartiers, provoquant des scènes dignes de la plus récente narrative du réalisme sordide. Etant donné que les citernes et les réservoirs importants devenaient des objets anachroniques, chacun, dans sa maison, cherchait comment stocker toute l'eau possible et les puisatier on fait leur beurre : la perforation d'un puits coûte plusieurs milliers de pesos et il n'y a pas de garantie à cause de l’épuisement du manteau phréatique.

Malgré la plus stricte surveillance étatique, l'existence d'un petit marché noir d'eau provenant des camions citernes est indéniable. À cause des risques, remplir la citerne ou le tinajón coûte presque aussi cher que si l’on voulait les remplir de bière Tínima. Dans les rues, le typique tintement des cloches des vendeurs d’eau s'est multiplié ; au-delà des vendeurs traditionnels et honnêtes, des arrivistes se sont mis dans l'affaire, vendant comme potable une eaux d'origine incertaine. Il y a ceux qui assurent qu’ils sont remplis leurs récipients car des parents ou des amis de régions rurales éloignées ont pu envoyer le liquide, expressément, dans un certain véhicule.

En fin, la sécheresse n'est pas un problème pour les cultivateurs de canne à sucre et les producteurs de fromage ; on parle de cela dans les cercles littéraires et dans les fêtes juvéniles. Depuis plusieurs mois des rogations ont lieu dans les temples catholiques du diocèse, celles-ci n’ont pas été suspendues même pour les fêtes de la nativité. Bien que l'hospitalité caractéristique des principeños (autre nom des habitants de Camagüey) n’ait jamais refusé à une personne, même inconnue, un verre ou un seau d'eau sortie d’un puit ou d’une citerne pour les plus urgentes nécessités, aujourd'hui ces gestes n'abondent pas.

C’est dommage, Don Antonio Bachiller, que nous n'ayons plus autant de tinajas comme celles que l’Ingénieux Hidalgo contemplait, car il pleuvra peut-être durant cette nouvelle année et il n'est pas question d’en perdre une goutte.