Cárdenas, la ville qui a envahi la mer



 Cárdenas, une large baie d'eaux peu profondes, marque le début d'un tronçon de quatre cent kilomètres des côtes cubaines formé par une barrière de récifs coralliens, très peu favorable à la navigation. Le long de cette côte, de nombreux cayos (îlots), mangroves, bancs de sable et marécage se dessinent successivement sur la surface de la mer comme les taches sur la peau d'un léopard. Mais malgré ces obstacles, depuis le XVIII ème siècle, la baie de Cárdenas a été utilisée comme embarcadère pour extraire les bois précieux des montagnes proches, et le siècle suivant, lors de l'expansion des plantations sucrières sur les fertiles plaines intérieures. Cette ville fut capable de vaincre les limitations naturelles et de se transformer, en quelques années, en l'un des ports exportateurs les plus importants de Cuba.

Aucun lieu ne pouvait paraître moins recommandable pour fonder une ville que cet emplacement infesté de crabes et de moustiques, de sol marécageux et couvert de mangroves. Le 8 mars 1828 un groupe de fonctionnaires de la Real Hacienda de la ville principale de Matanzas, les propriétaires fonciers du lieu, un prêtre, un arpenteur et deux charpentiers, arrivèrent dans le but de tracer les lignes d'un nouveau port, défiant les recommandations sur la salubrité des Lois des Indes, et incités par la nécessité de tracer une voie de sortie aux produits des raffineries sucrières et des plantations de café.

Depuis 1802 il y avait eu plusieurs tentatives pour établir un accès vers la mer, mais avec pour seul résultat l’établissement, en 1825, du petit village de Lagunillas, à douze kilomètres de la côte. Les aspirations prenaient un plus grand essor, et se dessinait une ville de grandes dimensions, avec les rues et les espaces publics d'une régularité géométrique, en accord avec l'esprit de progrès et de monumentalité. Cet esprit était encouragé par les commissions de population et les ingénieurs militaires en ces nouveaux temps du commerce libre et du développement du capitalisme, quand se dégageait et se monumentalisait l'idéal des colonies des empires de l'antiquité classique, exprimée dans les projets urbains conçus avec le goût du néoclassicisme.

L'arpenteur Andres Portillo traça le croquis sur le terrain, planta des pieux et rectifia le vieux sentier qui conduisait à l'embarcadère, pour le transformer en une chaussée de vingt varas (ancienne mesure de longueur d'une unité de 0,835 m) de large qui servirait d'axe de référence à l'orientation du reste des rues, avec une direction de nord-ouest à sud-ouest. Cette large artère, remblayer avec l'aide de Mr. Lajonchêre, un colon de Charleston, aboutissait à la côte où l'Hacienda (le Trésor Public) disposaient de quelque quatre cent varas de littoral, déterminées par le flux des marées. Ce littoral était destiné à organiser les quais et les entrepôts de la marine autour d'une place de cent varas de large et d'une chaussée parallèle au littoral, celles-ci seraient nommées de Pinillos en honneur à l'Intendant des Finances qui en avait promu la fondation. En suivant l'axe de la chaussée principale vers le sud, Portillo traça une autre place pour l'église et les bâtiments de gouvernement, nommée Fernando VII , cette place devait occuper le centre de la future citée, mais celle-ci tombait à l'intérieur de terrain privé que les Finances furent obligées d'acheter en 1830 pour continuer le projet.

La structure initiale de Cárdenas prit la forme d'un ''T'' articulée par les deux chaussées qui se coupaient à la hauteur du port, disposées ainsi pour garantir la fluidité du transit vers la ligne côtière des quais. Le reste de la trame fut organisée en prenant comme modèle le croquis de la ville de Matanzas, avec des îlots rectangulaires. Les rues, en général, avaient douze varas de large. Mais le plan de la ville reposait sur les terrains des sols nommés Cárdenas ou San Juan de las Ciegas, distribués entre plusieurs propriétaires, et ceux-ci devaient céder une partie de leurs possessions. Une période de négociation et d'extensions successives, ainsi que de coûteuses œuvres de remblais et d'assèchements qui furent entreprises entre les propriétaires et l'état, développèrent la formation du corps de la population qui arrivera à s'étendre sur quelque trente caballerías (ancienne mesure de surface), et à disposer sept places en plus des deux initiales.

Nonobstant, l'organisation du tissu urbain eut un résultat équilibré, car les principales constructions et les activités sociales furent distribuées dans le temps d'une manière harmonieuse et non pas concentré autour d'une seule place comme cela arrivait habituellement dans les cités coloniales. Quatre de ces nouvelles places étaient disposées symétriquement par rapport à la chaussée et aux deux places principales que celle-ci reliait. Cette rue ou voie hiérarchisée était considérée la plus droite et la plus longue du pays.

La croissance urbaine fut vertigineuse à partir de 1834. Les lots, continuellement sollicités par de nouveaux habitants, atteignaient des prix élevés, au point de craindre l'absence d'une population consacrée aux métiers artisanaux. Les grandes lignes primitives fixées sur le terrain par l'arpenteur disparurent et les soins du tracé des espaces publics méritèrent une attention et une amélioration continue.

La presse de l'époque suivait de près la séquence statistique du développement de la population. En 1838 les anciennes plages désertes comptait quelque milliers d'habitants et deux cent quarante et une maisons (seulement sept de maçonnerie), dont les vingt- huit pour cent étaient consacrés aux établissements de ventes pour la population et pour les domaines voisins. La construction de l'église, œuvre de l'ingénieur civil Manuel Carrerá, conclut en 1846, et les trois mille habitants étaient distribués dans trois cent dix maisons (soixante-treize de maçonnerie). En 1852, quand l'ingénieur José López Martínez édita un magnifique plan de la ville, la population atteignait quatre mille cinq cents vingt-quatre habitants distribués dans sept cents dix-huit maisons (deux cent vingt- huit de maçonnerie).

Le panorama qu'offrait son port aux yeux des voyageurs était surprenant. En 1853 un incendie avait détruit une grande partie des entrepôts de la marine avec des pertes évaluées à un million de pesos. Les commerçants les réédifièrent plus solidement, ils firent des remblais avec un mur de pierre de taille le long de la côte, et de nouveaux projets de quais furent tracés par la Direction des Œuvres Publiques, qui, avec des résultats plus lents, complétèrent une nouvelle image du front portuaire. Un nouveau bâtiment pour la Douane fut édifié sur la Plaza de Pinillos. Cette vision dynamique de la ville et de sa baie fut saisie sur la remarquable perspective urbaine que dessina Edouard Laplante vers 1857, où la ville paraît être examinée depuis le littoral, alors que les vents du nord-est brisent les vagues sur les môles et agitent les bateaux.

Une image semblable fut décrite par Ramón de la Sagra durant sa visite du port en 1860, quand les loyers de la Calzada Real atteignaient six onces d'or au mois, et quand la ville croissait sur les mangroves et les gâtines, levant les bâtiments sur les remblais de terre, de pierre, d'ordures et de tout ce qui tombait sous la main. Des forts pilotis de bois cubains imputrescibles servaient de fondations aux entrepôts, aux quais et aux voies ferrées élevées sur l'eau, ainsi qu'aux belles maisons qui postérieurement s'emplirent de luxueux meubles d'importation. Sagra nota un commentaire mémorable :

« De la population, dont nous pouvons dire qu'elle date d'hier, on ne doit pas dire qu'elle vient de la mer, mais qu'elle l'envahit. »

L'ascension de Cárdenas

La rapide ascension de Cárdenas se fit parallèlement à celle des plantations sucrières et de café dans son arrière-pays. Les secteurs de Guamutas, de Banagüises et d'autres, se truffèrent de nouvelles exploitations sucrières et le centre de la production de sucre se transporta vers ces derniers, avec une singulière combinaison d'avances technologiques et d'augmentation de l'esclavage. L'exportation de sucre expérimenta de notables progressions, plus rapide que celle de Sagua la Grande et de Cienfuegos, avec lesquelles elle partageait le destin de grands entonnoirs pour écouler les plus productifs produits agricoles du pays. Les bateaux marchands des Etats-Unis et les caboteurs remplissaient la baie, alors que le chemin de fer, introduit depuis 1838, favorisait de nouvelles populations intérieures le long de ses lignes. Cárdenas recevait des milliers de caisses de sucre par les chemins de fer arrivant directement aux entrepôts et sur les quais et renvoyant des produits pour la consommation des exploitations.

Comme dans d'autres nouvelles villes, fondées par la promotion sucrière, le progrès urbain se mesurait en tenant compte de l’évolution des services publics. En ce sens Cárdenas paraît avoir dépassé très tôt un bon nombre des records habituels parmi les nouvelles cités du XIXième siècle cubain. Outre l'adoption rapide du chemin de fer, furent introduits l'éclairage public avec des réverbères à gaz (1858) - les deux technologies dérivées de leur utilisation dans les plantations -, le télégraphe (1861), et d'autres réseaux techniques comme l'aqueduc (1871), le téléphone (1883), et la lumière électrique (1888).

Les bâtiments de services et administratifs méritèrent une attention particulière et furent traités avec une dignité constructive peu commune. L'un des plus extraordinaires fut le marché, construit en 1859, celui-ci possédait une structure de fer forgé importée des Etats-Unis et était en accord avec le projet de la ville conçu par Vicente Medina, Juan Brizón et Esteban Parodi. L'enthousiasme que réveillaient alors la technologie et le progrès industriel parmi les propriétaires sucriers attribua à ce marché moderne un prestige singulier, car il était considéré comme le plus grand et le plus hygiénique parmi ceux de ce type à Cuba. Il était connu populairement comme la Plaza Malakof, pour sa similitude avec une célèbre forteresse de la guerre de la Crimée.

D'autres bâtiments de services de Cárdenas se  situèrent parmi les plus extraordinaires de leur type durant le XIXième siècle cubain pour leur qualité architecturale : la Caserne des Pompiers de 1872, œuvre de l'architecte Manuel Solano ; la Gare de Chemins de Fer de 1873, de l'ingénieur Antonio Xenes, et le Collège Llaca de 1886. Le Théâtre, aujourd'hui disparu, fut inauguré en 1866, sa construction avait débuté en accord avec les plans de l'architecte vénitien Montelila, et fut conclut par José López Martínez.

Dans cette ville il ne pouvait pas manquer un naissant quartier récréatif paré de résidences et de jardins, à la manière de Las Cumbres de Matanzas, et connu comme Las Quintas , situé au sud.

La Place centrale de la cité, traversée par la Chaussée ou la Rue Real « royale », se convertit alors en l'espace favori pour les relations sociales, en plus de l'Église Paroissiale et de ses activités rituelles, cette place comptait le Casino Español, la Société Philharmonique et un café très fréquenté portant le nom de Dominica, copie d’un l'établissement havanais.

L'activité administrative occupait un emplacement autour d'une autre des places publiques, où  fut construite la Maison du Gouvernement et la Mairie, projet attribué en 1858 à l'architecte municipal José Roselló et au maître d'œuvres Antonio Ibert, et terminé en 1864. La Maison du Gouvernement fut promue sous l'effet de la politique réformiste orienté durant ces années par la Métropole, quand Cárdenas était le port principal et le siège d'un gouvernement qui pouvait être considéré comme le cœur économique et de la richesse de la colonie, même s’il avait été affecté par les conspirations annexionnistes.

La statue de Christophe Colomb

Au milieu de cette situation sociale la ville fut la scène d'une commémoration exemplaire : l'inauguration, le 26 décembre 1862, d'une statue de Christophe Colomb, à l'initiative du gouverneur de la juridiction, Don Domingo Verdugo, époux de la poétesse cubaine Gertrudis Gómez de Avellaneda. Il est probable qu'aucun autre acte symbolique n’avait eu tant de répercussions dans le cadre culturel cubain de l’époque. Il fut considéré comme le premier monument élevé au découvreur du Nouveau Monde, et pour la ville ce fut une fête consacrée aux origines de la colonisation espagnole, et de la prospérité d'une classe dominante. Celle-ci prétendait ainsi faire foi du succès et de la perpétuité de cette lointaine entreprise initiée en 1492 et qui, sous le nouveau signe de la modernité sucrière survivait encore avec succès dans la plus grande île des Antilles.

La statue fut modelée par le sculpteur José Piquer, directeur de l'Académie de San Fernando de Madrid, fondue en bronze et placée face à l'église sur le point central de la ville. Les festivités mémorables, rimées par les vers de Tula, se terminèrent par un grand dîner pour deux cent convives à quelque quinze kilomètres de la ville, dans la plantation sucrière qui était alors la plus grande de l'Île et peut-être du monde, celle de San Martín, dotée d'une grande avance technique, avec presque mille esclaves et un clocher de soixante-sept varas de hauteur. L'assemblée signa ici une proclamation enthousiaste pour changer le nom de la plantation pour celui de Cristóbal Columbus.   

Traduit par Alain de Cullant