Ce que boire veut dire à Cuba

2017-05-09 18:24:30
P. del Castillo
Ce que boire veut dire à Cuba

Au même titre que les cigares, l'alcool fait partie de l'image touristique de Cuba. « Mon mojito à la Bodeguita, mon daïquiri à la Floridita » disait, paraît-il, Ernest Hemingway, qui avait ses habitudes dans ces bars désormais incontournables dans le circuit touristique de La Havane. Rien n'interdit au visiteur, égayé par un cocktail quelconque siroté à la paille dans une noix de coco, de s’interroger sur ce que boivent vraiment les Cubains, ou plutôt sur leur manière de boire.

Il y a fort à parier que ce touriste serait déconcerté si, au cours d'un repas dans un restaurant de luxe, quelque part en France, son voisin de table s'envoyait un verre de vodka-pomme dans le gosier pendant la dégustation du foie gras. Une idée aussi saugrenue pour un Cubain que de boire une piña colada pendant une partie de dominos. Il faut dire que les codes de l'alcool ne sont pas universels et que les buveurs en disent beaucoup plus qu'ils ne le pensent sur leur société et leurs représentations. Qu'en est-il à Cuba ?

La bière

La bière dispute au rhum le haut du tableau des boissons alcoolisées les plus consommées à Cuba. Elle est (presque) partout et à toute heure : il n'est pas rare de voir des Cubains canette en main en tout début de matinée. On boit dans la rue, dans les parcs, les bars... à la plage aussi, où les Cubains apprécient, sur le sable comme dans l'eau, les vertus désaltérantes de cette boisson qui peut également être présente à table pendant tout le repas. Généralement blonde, elle se présente surtout sous forme de canette ou de bouteille.

Si on écarte les très rares pressions, les bières les moins chères sont vendues dans des bouteilles de 355 ml et coûtent généralement 10 pesos cubains. Viennent ensuite la Mayabe et la Cacique, environ deux fois plus chères et qui se présentent sous forme de canettes, avec une contenance identique. Un format que l’on retrouve pour les bières numéro 1 de Cuba, vendues en pesos convertibles : la Cristal (blonde très légère) et la Bucanero (plus ambrée), produites à Holguín, dans l'est du pays, affichent un prix de base à 1 CUC. Enfin, des bières étrangères gagnent du terrain et se succèdent au fil des arrivages, aléatoires : Brahma, Estrella ou Presidente dernièrement, vendues à un prix similaire. D'autres marques, plus chères, sont également présentes sur le marché cubain : Heineken, 8.6...

À cette diversité de produits correspondent des pratiques et des représentations encore plus variées ; nous nous bornerons à suggérer quelques pistes. On trouve, d'un côté, les bières à 10 pesos que l'on consomme dans des bars d'État qui n'ont généralement rien d'attrayant, « de mala muerte » dit-on ici. Le consommateur type, d'un certain âge, dispose d'un capital économique faible et on peut le retrouver dans les rares établissements d'État qui proposent des pressions. Il faudrait aussi évoquer la bière distribuée par des camions-citernes à l'occasion des carnavals, associée à la fête... D'une manière générale, on peut affirmer que ces pratiques caractérisent les groupes dominés.

Ailleurs dans ce tableau aux nuances fines : la bière en pesos convertibles, généralement vendue dans des bars fréquentés par des clients moins désargentés, dans des magasins en pesos convertibles et dans les installations touristiques. Ces boissons font l'objet de toute une série de pratiques : il en est une, "ostentatoire", qui pousse de nombreux Cubains à revendiquer leur consommation : on boit tout en se promenant le long de la Rampa ou bien assis sur un banc, dans le quartier. Il arrive à une partie de ces consommateurs de boire, moins ostensiblement, des bières en pesos cubains, qu'ils associent à la pauvreté, voire à l'alcoolisme : la consommation de boissons en CUC représente pour eux un signe de réussite économique. On retrouve cette volonté ostentatoire dans l'exhibition de certains objets (moto, voiture) ou par des pratiques vestimentaires parfois liées à la religion (port de la tenue d'initié de la Santería)...

Autant de signes de richesse (relative) interprétés de manière différenciée selon les groupes sociaux. En effet, les Cubains plus nantis et ceux disposant d'un capital culturel plus élevé regardent avec un sourire en coin ces buveurs qui font étalage de leur consommation de bière en CUC en dépit de faibles revenus. Les stratégies distinctives de ces groupes plus favorisés se tournent désormais vers la consommation d'autres produits, d'autant plus que la consommation des bières en CUC tend à se généraliser.

Il est par ailleurs intéressant de constater que la division CUC-pesos cubains est au moins aussi porteuse de sens que les différences de prix. Même si on doit débourser pratiquement la même somme d'argent (les deux monnaies étant convertibles) pour une Cacique que pour une Bucanero, ces produits sont différemment connotés, les articles vendus en CUC bénéficiant automatiquement d'une sorte de plus-value symbolique.

Et si l'étude de la consommation de bière vous semble anecdotique, sachez qu'elle a permis aux chercheurs cubains d'expliquer le dynamisme surprenant de la nuptialité pendant les pires années de crise économique (années 1990) : en effet, à l’époque, les mariés avaient la possibilité d’acheter une caisse de bière à prix modique !

À suivre…

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

Sur le même thème