Ce que boire veut dire à Cuba (III)

alcool forts et vins en tout genre



Que le Cubain quitte la bière et le rhum, son territoire, et les paysages lui sont tout de suite moins familiers… Des contrées qui sont parfois d’autant plus attrayantes qu’elles sont méconnues ou que les droits de passage sont élevés.

Par P. del Castillo

Prenons le whisky. Les cinéphiles se souviendront peut-être d’un dialogue du film culte Fresa y chocolate, dans lequel le whisky est qualifié de « boisson de l’ennemi » — autrement dit des États-Unis — pour moquer une certaine étroitesse d’esprit qui a longtemps grevé l’idéologie de la Révolution. Confinée dans les « diplotiendas » (magasins pour étrangers), cette boisson a fait l’objet d’une consommation tout à fait confidentielle pendant des décennies. On peut de nos jours acquérir du whisky dans le rayon alcool de la plupart des superettes.

Encore faut-il en avoir les moyens : le whisky reste cher, donc classe. C’est le genre d’apéritif que l’on sert à un invité à la maison, c’est aussi un alcool que les jeunes mélangent avec des boissons énergisantes dans les bars branchés des quartiers havanais de Playa ou du Vedado… Avec des premiers prix autour de 4 CUC, le whisky a cependant tendance à se démocratiser et le rôle distinctif des marques semble s’accroître proportionnellement à la généralisation de cette boisson importée.

Un autre alcool fort venu d’ailleurs : la vodka. Qu’il nous soit permis, même s’il est désormais de bon ton de jeter aux oubliettes les antagonismes du passé, de rappeler que la vodka a été des lustres durant la boisson des amis soviétiques : il y a fort à parier qu’elle rappelle à de nombreux Cubains leurs années d’études dans les pays de l’Est ou des soirées passées en compagnie de Russes installés à Cuba. Loin de remettre en cause la suprématie du rhum, cette eau-de-vie est néanmoins devenue assez courante : à partir de 3 CUC la bouteille pour les vodkas hechas en Cuba. Avec de l’orange, a la roca (avec des glaçons) ou al strike (pur), elle agrémente sorties nocturnes et réjouissances entre amis.

Le cidre, généralement espagnol, fait office de champagne pendant les fêtes de fin d’année. Il faudrait encore évoquer l’eau-de-vie de canne à sucre qui, mélangée à du miel et du jus de citron, est à la base de la canchánchara, le célèbre cocktail des indépendantistes cubains ; sans oublier la guayabita del Pinar, une boisson produite dans l’ouest de l’île à partir d’une variété locale de goyave…

Mais venons-en au vin. Les Cubains ne se scandaliseraient pas de le voir relégué en fin de liste et ils le reconnaissent sans ambages : on ne vient pas à Cuba pour déguster du vin. Les connaisseurs sont rares et les crus locaux fort médiocres. Signalons d’abord que l’appellation « vino » (vin) mérite une explication dans la mesure où elle peut-être la source de malentendus.

Par ce terme, les Cubains désignent indistinctement n’importe quelle boisson alcoolisée issue de la fermentation de fruits quelconques (papaye, ananas ou raisin, par exemple) ou de riz. Souvent très douces, ces boissons sont produites par des particuliers à leur domicile ou dans de petites coopératives, à l’exception du « vin » Fortín, commercialisé à grande échelle. Très chargé en alcool (16 degrés), sa composition est sinon impénétrable, du moins déroutante : l’étiquette se contente d’un vague « fruits », « sucre » et « raisins secs ». La teneur en sucre du Fortín évoque indubitablement celle d’un sirop. Le disciple de Bacchus, d’humeur téméraire, ne devra débourser que 38 pesos cubains pour tenter l’expérience.

Cuba produit néanmoins du vin au sens strict du terme, en petites quantités. À la décharge des producteurs cubains, un climat tropical qui n’est certainement pas favorable à l’élaboration de grands crus. Les quelques vignobles sont surtout situés dans les provinces d’Artemisa et de Pinar del Río mais la vigne pousse aussi en ville, sur les toits. Le Soroa est le plus connus de ces vins cubains et se décline en blanc, rouge et rosé. C’est un vin étrange.

Précisons que les Cubains n’ont pas l’habitude de commander du vin au restaurant. On offre une bouteille de vin pour remercier une connaissance, pour la journée des enseignants ou encore à l’occasion de la fête des pères… Les vendeurs ambulants en proposent aux amoureux, la nuit tombée, sur le Malecón.

On peut par ailleurs trouver des vins étrangers dans la plupart des magasins d’alimentation en CUC. Ces vins sont d’un tout autre ordre: différence de prix, grand écart œnologique et fossé symbolique enfin. Pour vous en convaincre, offrez un vin étranger — n’importe quel vin étranger — à un Cubain. Si l’on ne vient pas à Cuba pour déguster du vin, c’est en revanche une destination phare pour en offrir : à moins d’avoir la malchance de tomber sur un amateur, l’effet est garanti, même avec de la piquette !