« Ce qui me motive, c'est Cuba »

Entretien avec la jeune chanteuse cubaine Luna Manzanares


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Photos : Alba León Infante

Par : Marleidys Muñoz

Luna Manzanares aspire à devenir une ambassadrice de la culture cubaine dans le monde, aussi s'engage-t-elle pour faire avancer son pays, où elle souhaite concrétiser des projets artistiques.

« Je me suis proposé de dialoguer davantage avec ma génération, de faire en sorte que la jeunesse se reconnaisse en moi. Je sens que mon environnement culturel s'est appauvri. Je crois qu'à Cuba, nous avons besoin de plus de beauté dans les messages de nos chansons. Je sais que la concurrence est rude et que pour le marché, envoyer des messages rapides est plus efficace, mais je préfère faire réfléchir ceux qui m'écoutent en employant de nouvelles sonorités ».

Cette belle voix est exercée à passer de la chanson au jazz ou à la comédie musicale. Luna Manzanares fait partie de ces artistes qui se sentent chez eux sur scène. Au siège de sa maison de disques - EGREM - où elle a signé en exclusivité, la chanteuse cubaine nous parle de ses perspectives professionnelles.

« Outre ma religion afro-cubaine, l'art est mon autre foi, je crois en lui et je le défends. La musique est la voie que j'ai choisie pour exprimer mes émotions, mes sentiments, mes idéaux. Pour moi, tout ce qui est dit de manière poétique est recevable ».

Ce caractère sensible et versatile a conduit Luna a jouer dans la comédie musicale "Carmen la cubana", présentée en première en 2016 au Théâtre du Châtelet, à Paris.

Le spectacle est inspiré du célèbre opéra de Bizet. Luna Manzanares est montée sur les planches, à 27 reprises, avec un groupe de danseurs et de chanteurs latino-américains. Le succès qu'elle a rencontré lui a valu le titre honorifique de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres de la République française.

Pour 2018, l'interprète a programmé deux concerts en solo au Centre des Arts d'Enghien-les-Bains, dans la région parisienne.

À quel moment as-tu compris que la musique serait ton principal langage ?

« J'ai toujours voué un culte à la musique. Mon père était scénographe, directeur artistique, et ma mère est artiste peintre et a fait des études de théâtre. Les deux adoraient la musique. Ma grand-mère me chantait de belles chansons de trova traditionnelle cubaine, comme si c'était des berceuses. 

 Quand papa est mort, ma maman m'a dit qu'il aurait aimé que je devienne violoncelliste. Je l'ai pris comme un ordre. J'ai passé une audition mais je n'ai pas été reçue. Des années plus tard, j'ai été reçue première au concours d'entrée de la spécialité Direction chorale du Conservatoire Amadeo Roldán de La Havane ».



C'est alors que Luna découvre sa véritable vocation: chanter, dans tous les genres possibles, et pousser sa voix vers des limites qu'elle ne soupçonnait pas.

Une fois diplômée du conservatoire, Luna se lance dans une carrière en perpétuel renouvellement. Pendant plusieurs années, elle a été choriste de Haydée Milanés, fille du célèbre auteur compositeur interprète Pablo Milanés. Elle a aussi rejoint le mouvement des jeunes jazzistes et a intégré le groupe Schola Cantorum Coralina, avec lequel elle s'est présentée sur plusieurs scènes importantes de Cuba.

À partir de 2012, elle a commencé a créer son propre répertoire, qui se caractérise par un mélange de jazz, de trova, de musique brésilienne et nord-américaine. Elle a remis au goût du jour des classiques de la chanson cubaine en les associant à des sonorités contemporaines. Mais c'est l'interprétation des chansons des feuilletons cubains «Bajo el mismo Sol» et «Tierras de Fuego» qui l'a fait accéder à la notoriété dans son pays. C'est alors que le théâtre est arrivé.

Comment la comédie musicale est-elle arrivée dans ta vie ?

« De manière totalement inattendue. C'est quelque chose qui m'a apporté d'immenses joies à l'étranger, car le public cubain ne connaît pas mon travail dans ce domaine. Quand le spectacle Carmen est arrivé dans ma vie en 2014, je suis allée a Broadway pendant deux ans pour y suivre une formation d'acteur et des cours de danse classique.

 La formation a été longue et difficile, avec de nombreuses heures de travail d'interprétation, de danse, de chorégraphie, d'expression corporelle et d'entraînement physique. La comédie musicale exige des connaissances très variées.

Je me suis exercée pour interpréter le premier rôle d'une œuvre basée sur la tragédie, avec une tension dramatique d'une durée de presque deux heures de spectacle. Carmen, mon personnage, est presque tout le temps sur scène, ce qui implique un niveau élevé de rigueur et de concentration.

 Quand nous nous préparions pour la première, à Paris, de ce spectacle inspiré de l'opéra du Français Georges Bizet, mélangé à des sonorités cubaines, nous nous sommes dit que ce serait soit quelque chose de vraiment spectaculaire, soit un désastre. Heureusement, c'est la première des deux possibilités qui l'a emporté. La critique et le public nous ont salué avec élégance ».



Que prépares-tu pour ton retour en France ?

« Je suis très enthousiaste à l'idée de repartir à Paris. Nous serons au Centre des Arts d'Enghien-les-Bains pour deux concerts les 23 et 24 novembre 2018, avec une combinaison piano, basse, guitare électrique et batterie. Deux choristes locaux vont nous rejoindre (nous sommes encore en train d'auditionner les candidates) pour chanter un répertoire en espagnol, français, anglais et portugais ».

Luna Manzanares interprétera des chansons des Cubains Carlos Varela et Juan Formell, créateur du groupe emblématique Los Van Van, qui a dédié sa dernière chanson avant sa mort à Luna: "La fantasía".

Elle chantera également des titres de Descemer Bueno (compositeur des hits «Súbeme la radio» et «Bailando» connus au niveau international) avec qui elle travaille pour la production de son premier album solo.

« J'ai prévu pour les deux concerts un bolero du Portoricain Rafael Hernández Silencio, que j'ai enregistré avec la diva de Buena Vista Social Club, Omara Portuondo. Comme j'ai l'habitude de le faire lors de mes concerts à Cuba, j'intercalerai des compositions d'époques variées et qui correspondent à mon timbre de voix, comme On the Radio, de Donna Summer ».

Après ces projets qui t'ont demandé de travailler intensément, quelles sont tes perspectives en tant qu'artiste ?

« J'ai des objectifs très ambitieux, pas seulement dans la musique. J'apprécie la peinture, je voudrais vraiment jouer dans des films, composer la bande-son de séries, enregistrer de nombreux disques. Je n'arrête pas de rêver une seconde.

 L'un de mes rêves serait de créer une école d’art. Mes parents ont été des pédagogues toute leur vie et j'aimerais rendre hommage à mon papa avec ce projet. J'aime l'art et j'aime parler de la société à travers lui, c'est pourquoi je voudrais contribuer à la formation d'autres personnes. Nous sommes en train d'étudier ce projet, car à Cuba l'éducation est une prérogative de l'État, mais nous travaillons déjà à l'élaboration de programmes, en réfléchissant à ce que nous pourrions apporter. Je voudrais lancer des projets spécifiques pour la comédie musicale et créer une chaire de chant populaire ».

Cuba vit des temps de découragement chez les jeunes, car nombreux sont ceux qui doivent émigrer ou abandonner la profession qu'ils aiment pour gagner plus d'argent en faisant autre chose. Dans ce contexte, tu es considérée par beaucoup comme un modèle de réussite. Quel est ta responsabilité envers ton pays ?

« Cuba est numéro un pour moi, c’est mon pays qui me motive, ma Havane que j’aime. Je n’offre pas que du divertissement, je peux également être un modèle et c’est une responsabilité. Je suis très exigeante envers moi-même, je fais très attention a la sélection des paroles des chansons que je vais interpréter, pour encourager une réflexion. J’essaye de faire toujours mieux, de travailler avec sérieux ».