Cecilia Valdés : l’ange de la colline



À 3 h 28 du matin, l’image vivante de Cecilia Valdés, la métisse la plus célèbre de Cuba, revient à la vie à la Loma del Ángel (la Colline de l’Ange).

À presque cent quatre-vingts ans de la publication de son édition la plus complète, le roman Cecilia Valdés, de Cirilo Villaverde, est ignoré par une bonne partie des Cubains.

D’aucuns, irrévérencieux, sont allés jusqu’à affirmer que cette femme n’existe pas et qu’elle n’a jamais existé. De nombreux Cubains ont cédé au scepticisme et il leur reste peu d’histoires ou de personnages en lesquels croire. Pas moi. Je suis d’un autre avis. Je dois reconnaître que la littérature m’a quelque peu dérangé, mais je ne voudrais pas me voir discrédité avant que vous n’ayez fait l’expérience que je vais vous décrire.

J’ai vu Cecilia Valdés, en chair et en os. J’ai parlé avec elle et j’ai marché à ses côtés. J’ai respiré son odeur de jeune Cubaine, j’ai admiré ses formes et je lui ai même volé un baiser.

Personne n’imagine que sa statue, fondue le plus fidèlement possible à la description que Cirilo Villaverde fit de cette femme dans le roman qui porte son nom, s’anime à une certaine heure de la nuit.

Cecilia Valdés n’est pas qu’un personnage littéraire ; c’est aussi une belle métisse qui, si vous vous arrêtez à côté d’elle et lui parlez à l’oreille, revient à la vie, vous prend le bras et se met à marcher comme n’importe quelle Havanaise d’aujourd’hui. Il suffit de lui dire, d’un ton courtois, que vous êtes Leonardo Gamboa — son frère et amant — ou José Dolores Pimienta, son éternel admirateur.

C’est une histoire que presque personne ne connaît. Presque personne, parce qu’ils sont peu nombreux ceux qui sont disposés à attendre 3 h 28 du matin pour une aventure apparemment invraisemblable.

J’avoue que c’est au hasard que je dois cette découverte. Au retour d’une fête, un peu éméché, je me surpris disant une galanterie à la statue.

Se promener avec Cecilia Valdés dans la Vieille Havane pendant les dernières heures de la nuit est une expérience inoubliable. À ces heures-là, surtout s’il a plu un peu plus tôt, il est rare de croiser quelqu’un dans les rues proches de la Loma del Ángel. Les rois de la nuit sont les chats des rues et quelques rares ivrognes, dans les parcs. Les rues sont plus ou moins bien éclairées, mais il est peu probable d’assister à une altercation.

Parfois, lorsqu’on passe sous une fenêtre mal fermée ou un balcon ouvert, ont entend les gémissements et les halètements de ceux qui s’adonnent aux plaisirs de la chair. À ce moment-là, Cecilia affiche toujours un large sourire en vous lançant un regard complice. Elle laisse ensuite éclater son rire avant de presser le pas, amusée.

Il est des nuits où Cecilia est plus bavarde qu’à l’accoutumée. Vous pourrez alors apprendre les secrets d’alcôve des grandes familles de Cuba d’il y a presque deux cents ans. Le temps qui s’est écoulé ne vous empêchera pas de rire en écoutant ces histoires fascinantes des Cubaines et des Cubains de l’époque.

Ceci dit, si vous n’avez pas lu le roman et que vous ne savez pas qui est Leonardo Gamboa ou José Dolores Pimienta, si vous n’avez pas lu le moindre vers de Plácido, vous risquez une déconvenue. Vous devez vous plier à ce rituel pour parler à la métisse la plus célèbre de l’histoire cubaine. Pour elle, le temps s’est arrêté et si vous ne connaissez pas la Vieille Havane de son époque, brillamment décrite par Villaverde, elle vous quittera, vous laissant seul.

Si vous êtes étranger et que vous souhaitez vivre cette aventure, vous pourrez loger dans l’une des chambres d’hôte du quartier, à deux pas de la statue. Vous pourrez dîner sur place ou attendre minuit en dégustant une boisson au Bar Ángel tout en observant attentivement le visage de cette femme immobile, sa tenue, sa coiffure… ou la démarche des Cubaines qui passent par là. Vous vous habituerez ainsi aux nuits cubaines.

Après deux heures passées à parcourir le nouveau malecón, à l’approche de l’aube, vos reviendrez sur vos pas pour raccompagner Cecilia où vous l’avez trouvée. Si vous avez de la chance et si vous avez été galant, elle vous embrassera sur la joue, peut-être même sur la bouche. Elle se figera alors et le restera toute la journée. Cecilia ne se réveillera qu’une fois la nuit bien avancée pour parcourir la ville comme si c’était la première fois.

Traduction : F. Lamarque.