Chroniques d'un Monde passé...

2014-08-14 21:12:12
Bertrand FERRUX
Chroniques d'un Monde passé...

Cubania vous propose le témoignage de Swanny, en poste actuellement pour l'un des acteurs majeurs du tourisme à Cuba. Ce n'est pas son activité actuelle dont Cubania l'a invité à parler mais  de ses années en ex-URSS où durant 6 ans, elle étudia au cœur du bloc socialiste.

Voici la chronique habituelle d'un monde disparu.

par Bertrand FERRUX

 

Le choix de l'université

Swanny est née en 1968. Havanaise pure-souche, elle n'avait, à 18 ans, encore jamais quitté La Havane... Elle ne connaissait ni Viñales, ni Vadarero mais seulement la capitale cubaine qui l'avait vue naître.

Comme beaucoup de jeunes diplômés à l'époque, diplômés de ce qu'on appelle chez nous le Baccalauréat, Swanny pouvait alors poursuivre ses études à l'Université de la Havane, ou choisir une école plus lointaine, de l'autre côté de l'océan.  En URSS, le grand frère socialiste proposait ainsi à tous les jeunes de son « bloc » des études dans les meilleures écoles, sans forcément se soucier de l'éloignement ou des différences de cultures...

L'envie de découvrir le monde, le besoin de changer d'air... tout ce qui fait qu'on s'éloigne, jeune étudiant, de sa famille pour une aventure inattendue était proposé par l'URSS. Des frais de déplacements, à ceux de logement et d'études, tout était possible alors, les années 80, période de grande prospérité socialiste.

Alors, le départ pour le lointain et pour la liberté fut décidé : Ce sera TASHKENT, au cœur de l'Ouzbékistan, siège d'une prestigieuse université de technologie chimique. La formation était aussi choisie : Swanny se lançait, de l'autre côté du monde et pour 5 années d'études avec l'espoir d'obtenir un Master en Sciences et en Ingénierie, spécialité Chimie textile.

Une seule chose était sûre : elle aurait la possibilité de revenir à la Havane chaque été.

Un voyage et une installation inattendus

C'est sur un bateau, accompagné de 150 autres étudiants que Swanny embarque depuis le port de la Havane un jour de l'été 1986. Les escales vont alors se succéder au fil des ports où le bateau va déposer les jeunes étudiants là où leurs années d'études les attendaient : d'abord Moscou, puis Leningrad, Kiev et Odessa, terminal maritime. Pour Swanny, l'occasion de se perdre dans cette ville, souvenir qui aujourd'hui encore la fait bien rire !!!

De la ville de mer Noire, le reste du trajet jusqu'à Tashkent se faisait en avion et l'arrivée attendue après 20 jours de voyage... Le bateau était un bateau de … tourisme et la première escale à Tenerife apparut comme une ballade de vacances. Pour une des étudiantes qui au cœur des Canaries fut prise de violentes crises d'asthme, la route s'arrêtera là : le bateau reviendra la chercher à son retour d'Union Soviétique, pour la ramener directement à La Havane !

A l'Université, les cours étaient alors dispensés en russe et … en ouzbek !

Les étudiants venaient de partout où le bloc communiste s'était installé : Laos, Vietnam, Syrie, Bangladesh, Afrique Noire et bien-sûr pour une grand part de l'Europe de l'Est : Roumanie, Tchécoslovaquie, DDR etc.

Et sur le campus, les étudiants se regroupaient dans des chambres pour deux et se retrouvaient forcément culturellement très éloignés : la première « coloc » de Swanny fut ainsi une russe, puis la deuxième sera une coréenne. L'occasion de découvrir d'autres habitudes, comme celle de … manger du chien, ou du poisson pourri... informations que Swanny ne découvrait toujours qu'une fois le repas terminé.

Les premiers jours parurent très exotiques pour la jeune Swanny, très noire de peau, tout comme pour les Ouzbeks peu habitués à croiser des personnes de couleur. La première question qu'on se posa à son sujet fut la plus inattendue : dans un bus où un enfant demanda à sa maman, pourquoi la fille « était en chocolat »... !

Des études comme ailleurs, des soirées étudiantes et des vacances comme partout

Mais la vie étudiante à proprement parler était comme sur tous les campus, sans véritable soucis … et sans politique comme on pourrait l'imaginer.  Toutes et tous n'avaient qu'une mission, celle d'« apprendre », et c'est sans véritable soucis ou interrogation que les jours de la première année passèrent, le temps de se faire une place.

L'argent n'était pas un véritable problème... un des soucis était, comme dans le monde entier de l'université de pouvoir parfois faire la fête. La particularité des campus soviétiques était de regrouper tellement de nationalités, qu'il fallait s'adapter aux soirées de chaque pays ! Des échanges Erasmus avant l'heure, en quelque sorte !

Ce sont bien sûr les soirées cubaines qui attiraient le plus d'étudiants. Les cubains, habitués à la fête et à la danse, plus ouverts et disposés à échanger que d'autres, bénéficiaient alors d'une certaine aura  au cœur des universités. Swanny le confirme aussi : c'est bien à l'université qu'elle appris l'attrait de l'alcool ! Evidemment dans les soirées « russes » où la tradition voulait qu'on boive d'abord un verre de vodka, qu'on mange ensuite un morceau de pain pour enfin poursuivre la soirée, bière à la main. Cette dernière boisson pouvant parfois se compter jusqu'à 12 pour les étudiants les plus habitués !

Les soirées cubaines quant à elles étaient évidemment orientées sur la danse. De nombreux jeunes russes auront surement appris leurs premiers pas de salsa dans les bras de jeunes cubaines.

L'été suivant, pas de retour à la Havane. Afin de gagner un peu d'argent, qui permettrait de toujours téléphoner à la famille restée à Cuba mais aussi de voyager dans les pays frontalier du Bloc, munie d'un passeport spécial, c'est dans un champs de … coton que Swanny le passa.

Le ramassage de la fleur était un job d'été comme un autre et de nombreux étudiants, encore ravis d'être éloignés de leurs origines, choisirent d'y travailler, l'argent étant toujours le bienvenu.

Ainsi pour Swanny, grâce d'abord à une bourse de 120 à 150 pesos cubanos permise par ses excellents résultats scolaires, puis par un job temporaire au port où elle assistait le personnel dans la livraison des repas ou de petit matériel, elle vécut ses 5 années sans véritable soucis financier, et rien ne sembla manquer dans ses premières années d'insouciance.

La chute du bloc et le retour en Période Spéciale

Evidemment, le hasard de l'histoire voulut qu'elle se trouva géographiquement présente au cœur de l'effondrement du bloc soviétique. Pourtant peu de changements sur le campus dans l'éducation ou plus généralement concernant la vie en Ouzbékistan.

Juste les prix qui commencèrent à sensiblement grimper... et les nouvelles des amis cubains des autres campus à devenir plus tristes : ceux de Kiev, par exemple, avaient plus de problèmes pour l'essentiel, comme la nourriture et Swanny et d'autres compatriotes se chargèrent de leurs envoyer le nécessaire à partir de ces années plus complexes.

Mais la vie étudiante se déraillait pas : l'occasion aussi pour notre jeune étudiante des premières amours... Paulino, le nicaraguayen, Edgar... du Bangladesh, peut-être encore un russe... mais chuuut !!! Swanny veut, semble t il encore aujourd'hui rester discrète sur ses amours internationales !

Et enfin en 1991, diplôme en poche, Swanny repart définitivement pour Cuba, en avion cette fois-ci. L'escale au Canada lui met la puce à l'oreille quant aux difficultés que son pays traverse alors. Là, un fonctionnaire des douanes lui propose un passage interdit pour définitivement ne plus quitter le Canada et ainsi devenir exilée. Elle refuse, fière de Cuba, insouciante de la suite et surement pas prête au grand saut après déjà 5 années loin de sa ville, loin de sa famille. Un choix qu'elle ne regrette évidemment pas, mais qui avec l'expérience la fera toujours s'interroger sur sa véracité.

Aujourd'hui encore, le retour à la dure réalité cubaine de l'époque, malgré la Période Spéciale qui sévit, n'est pas à ses yeux un mauvais souvenir ! L'envie de retrouver ses amis d'enfance et de pouvoir enfin partager avec eux les joies des fêtes cubaines... à Cuba, le besoin de se sentir en famille avec ses parents et sa sœur éloignés 5 longues années, et le choix d'une carrière professionnelle seront autant d'arguments essentiels au retour définitif à Cuba, pour ne plus jamais vouloir le quitter.

Ainsi, dès l'automne 1991, Swanny entre à la fabrique de Textile de Santiago de Las Vegas (el baquelito) où elle gravit les échelons, passant de responsable d'équipe à chef de production pour enfin prendre la direction d'une usine. Quant à sa vie personnelle, maman d'une petite fille, elle pense simplement que les étudiants internationaux auront été parents plus tard... le besoin de vivre au retour d'exil universitaire, encore quelques moments d'insouciance.

Une ouverture d'esprit inégalable.

De ses années ouzbeks, Swanny garde un souvenir heureux, même si elle n'a jamais vraiment maintenu le contact avec les autres étudiants étrangers, ni du côté de ses colocataires, ni de ses petits amis.

Sa promotion fut l'avant-dernière avant l'arrêt définitif des échanges universitaires soviético-cubains. Ils restent sûrement très nombreux, à Cuba et ailleurs à se souvenir des années internationales...

et comme Swanny le conclut : «l'ouverture d'esprit que cela nous a apportée aura permis à tous les étudiants de vivre les années qui suivirent de manière plus forte »

 

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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