Chucho Valdés, un pianiste miraculeux



Chucho Valdés est un compositeur, un pianiste, un directeur et un orchestrateur qui a révolutionné le jazz latin et la musique cubaine contemporaine. Sa maison est garnie de photographies de la famille, de prix, de diplômes et de reconnaissances reçues de différentes villes et de prestigieux centres cubains ainsi que d'autres pays où il a donné des conférences et a créé des classes. Avec son talent, sa vocation et ses racines populaires, il contribue à enrichir l'héritage de la musique de l'île en allant au-delà des frontières du pays jusqu'aux plus hauts niveaux de l'universalité : mais il n'a pas toujours été ainsi.

Il y a longtemps, il rêvait d’improviser dans les théâtres. Il est de ces personnes constantes et intrépides. A l'âge de 18 ans, il était déjà pianiste au théâtre Martí et entre les shows de cinq et de neuf heures, il avait deux heures pour se restaurer. A cette époque il entreprit une "jam session" et revenait sans diner : il était jeune à l'époque et pouvait le faire facilement aux dires des musiciens accomplis. Nonobstant, à 60 ans, il a toujours autant de plaisir à jouer, sinon plus, qu’à l’âge de 18 ans.

L'héritage musical de Chucho Valdés

Ses ancêtres lui donnèrent la flamme, l'enchantement de la musique afro-cubaine. Sa musique est comme le rhum bu par les oreilles, comme le dit un jour, l’érudit Fernando Ortiz. Son héritage vient d'Agustín et de Toti, deux de ses grands-oncles très proches de l'héritage africain. L’un d'eux jouait le tambour yuca. Vint alors Bebo, le fils d’Emilio Valdés et de Caridad Amaro. Les deux découvrirent les exceptionnels dons musicaux de Chucho. Sa famille déménagea de Quivicán à La Havane, où Bebo Valdés, le père de Chucho, étudia le piano, la composition et l’harmonie. L’un de ses professeurs fut le renommé Harold Gramatges.

Un jour quelqu'un souhaita engager le jeune garçon pour jouer avec un enfant prodige nord-américain appelé Ray Sugar Shile Robinson. Mais sa mère Pilar, une femme sensible et intuitive, s'opposa à l’idée, signalant que les enfants qui commencent à travailler trop tôt, cessent d'étudier et déchoient. Elle ajouta que, quand l'enchantement de jouer abandonne l’enfant, celui-ci se transforme en un homme médiocre. Et Chucho la remercie pour cela.

Son héritage musical avait un impact dans sa famille. Le frère de Chucho étudia la trompette mais décida de consacrer sa vie à l'électronique. Sa sœur Maria Caridad étudia la direction chorale et devint une brillante chanteuse. Ses fils décidèrent d’apprendre la percussion et le piano. Ses enfants ne vivent pas tous à Cuba, seulement sa fille Jousi et sa petite- fille Shanti, elles seront pianiste et chanteuse. Sa maison est une fête de la musique.

Le groupe Irakere, la fusion et le festival de jazz

Il commença à jouer la Messe Noire d'une manière spéciale, mêlant les tambours batá, les chants africains et le jazz dans une perspective très contemporaine. La Messe Noire est la pièce avec laquelle il reçut son premier Prix Grammy, avec le groupe Irakere, bien que la première version de cette pièce ait été écrite en 1969 pour l'Orchestre de Musique Moderne.

En 1970, quand Chucho et son groupe Irakere assistèrent au festival du jazz de Jamboree en Pologne, il fit la connaissance de l’un de ses idoles, le pianiste Dave Brubeck, qui promut l'enregistrement live de la Messe Noire par le groupe cubain. A partir de ce moment, Chucho Valdés fut découvert par l’audience internationale et les amants du jazz et il apparut dans toutes les All Stars List dirigées par Bill Evans, Herbie Hancock, Oscar Peterson et Chick Corea.

Souvent il rappelle la phrase de Brubeck : « N'arrêtez jamais ce que vous faites. Cela aura un impact énorme dans l'évolution de la musique afro-cubaine et du jazz. » Durant toutes ces années ils se sont vus deux ou trois fois. Récemment ils se retrouvèrent lors d’un festival dans lequel plusieurs CD furent enregistrés comme cadeau aux musiciens présents. Brubeck reçut également un CD de Chucho. Ils se rencontrèrent de nouveau au festival de jazz de Montréal et Brubeck exprima sa satisfaction de ne pas s'être trompé sur le grand artiste cubain, en lui donnant une lettre qui le reconnaissait comme l’un des meilleurs pianistes de jazz du monde.

Tout se fusionne dans la musique de Chucho. Il utilise la musique traditionnelle cubaine et a reçu l'héritage de nombreux pianistes cubains des derniers siècles comme Lecuona, Lilí Martínez, Peruchín, Lino Frías, Frank Emilio et bien d'autres. Ce n’est pas par hasard que huit de ses compositions apparaissent dans The Book Real Latin, le livre du jazz Latin et de musique populaire parmi les plus importants du XXème siècle.

Vint ensuite son CD Canciones inéditas, récompensé avec le Grammy Latin 2002, dans la catégorie du meilleur album instrumental. L’influence de certains musiciens se rencontre dans ce CD : Lecuona, César Portillo de la Luz, José Antonio Méndez, Chopin, Mozart. Ce dernier est son musicien préféré étant donné ses transitions, ses structures et son génie. Son père, Bebo Valdés reçut aussi un Prix Grammy dans la catégorie album traditionnel tropical avec El arte del sabor.

Chucho est sans doute l’un des seuls musiciens capables de fusionner tous les styles et d'improviser clairement et organiquement sans perdre la spontanéité et la fraîcheur.

Dans le début des années 80, la Maison de la Culture Plaza de la Révolución (place de la révolution) promut une première réunion des musiciens de jazz cubains. Depuis lors cette réunion s’est convertie en l’un des festivals les plus populaires pour les musiciens et le public. Chucho les a tous présidés, devenant un promoteur de ce type sur l'île et dans le monde.

Chucho Valdés a reçu le rang de Docteur Honorifique des universités Victoria, au Canada et de La Havane, la médaille Felix Varela, l'Ordre National de la Culture et le Prix National de la Musique. On lui a accordé les clés des villes de San Francisco, de Los Angeles, de Madison et de Neuilly aux Etats-Unis. Il a été nominé six fois au Prix Grammy et en a reçu quatre pour : Messe Noire, avec Irakere, dans la catégorie jazz latin, en 1979 ; Habana, avec la Roy Hargrove’s Crisol Band, dans la catégorie jazz latin, en 1997 ; Live at the Village Vanguard, avec son quartette, dans la catégorie jazz latin, en 2000 ; Canciones inéditas, l’un de ses plus récents succès, pour lequel il a gagné le Latin Grammy Award for best Latin Jazz Album.

Ce prestigieux musicien prévaut pour sa musique très créative, insérée dans les tendances avant-gardistes sur l’île comme à l’extérieur. Chucho Valdés peut être décrit comme un homme universel, un virtuose, comme l'homme qui a révolutionné le jazz latin et la musique cubaine contemporaine.

Traduit par Alain de Cullant et Marie Claude Bigueur