Cienfuegos pour les touristes pieds nus


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Ce qu'ils sauront de Cuba, dans bien des cas, sera fondé entièrement sur ce qu'ils ont vu à Cienfuegos, ce fameux jour où ils choisirent de la parcourir à pied, et le dernier, celui du départ, lorsque, pieds nus, pantalons retroussés, ils déposèrent des fleurs à Yemayá… 

Ceux qui voulurent tout savoir descendirent du bus et firent la route à pied.

Ils allèrent une fois de plus au parc, de retour au Théâtre Terry, en pouvant prendre leur temps  à présent par la rue 29 jusqu'à l'ancien ponton de la Armada ; et de là, à l'hôtel, en longeant le malecón. Accompagnant l'historien, un homme loquace et charismatique, les hommes et les femmes qui formaient ce singulier groupe de musiciens, écrivains et cinéastes de huit pays réunis à Cienfuegos, avaient goûté à une « mini-dose » de la ville. Mais ils voulurent Tout savoir, ce qui, dans le jargon touristique non conventionnel, signifie descendre du bus, se fondre dans la masse pour savoir où (ne pas) mettre le doigt, devenir Ile, se faire tatouer « l'exception cubaine ». Et, tant qu'à faire, sourire pour la photo.

Qui pourrait y résister? Cienfuegos offre de très belles images. Elle bénéficie d'une lumière comme aucune des autres villes qu'ait pu visiter Javier, un homme de théâtre colombien que j'ai aperçu plusieurs fois lire au bord de la baie, étant lui-même tel un livre ouvert sous le doux soleil matinal. C'est probablement vrai et c'est pour cela que nous avons tendance à mettre en poésie ses contrastes.

A 300 kilomètres du Capitolio, elle continue d'être considérée comme une « ville modèle », un laboratoire social très pointu concernant le tracé néoclassique. Personnellement, j'appellerais cela une zone franche. Tel un filtre, Ceinfuegos divise en deux la « Cubaland » : le sud en Monnaie Nationale, le nord en CUC et entre les deux, la citadelle, joyau de la République, douceur nucléaire, carte postale des Caraïbes. Quiconque n'ait jamais été à Palmira ou à Lajas ne peut imaginer avec quel genre de magique et sonore impulsion cette ville voit le jour se lever chaque matin, comme si elle était entrain de naître.

Piña colada sans rhum

La calaison des bateaux qui peuvent entrer et sortir par les eaux de Cienfuegos ne peut dépasser les 13 mètres. C'est pour cette raison que la « Perle Cubaine » ne sera pas une Zone Spéciale de Développement Économique. C'est en tout cas ce qu'explique une personne à une autre qui vient de poser la question, en comparant l'information transmise par les médias avec ce qu'il voit de ses propres yeux. « Ces intellectuels... » se plaint le guide.

Ce bout de terre et de sel au centre de l’Île fut “l'exception” il y a des années. Et avec le temps et les panneaux de Travaux Publics accrochés aux murs des « petro-maisons », elle a appris à l'être, si tant soit peu qu'elle puisse l'être, mais sans faire trop de bruit.

Jusqu'en 2010-2011, le gros du travail se faisait dans les champs, même si les recensements enregistraient autant de population active en âge de travailler dans les zones rurales. Mais de 2010-2011 à nos jours, la marée n'a cessé de monter et descendre mille fois sur l'ancien quai de la Armada. A tel point qu'aujourd'hui, de nouveaux lampadaires l'habillent, un stand qui n'appartient pas à l’État vend, à la pointe, des piñas coladas sans rhum et il faut « trafiquer » l'antenne si l'on veut voir jouer le « Pito » Abreu, le meilleur joueur de base-ball que la ville ait connu depuis des décennies.

L'historien raconte que des gens de toutes parts parviennent aujourd'hui au boulevard de Benny More. Des cubains d'un côté ou de l'autre de la faille s'installent avec leurs familles à Cienfuegos attirés par les offres d'emploi qualifiés dans certaines branches de l'industrie et des télécommunications. Leurs salaires sont deux fois plus élevés que la moyenne, ce qui est assez, tout du moins, pour démarrer. La densité humaine de cette ville bénéficie de chiffres qui sont en rose, et non pas encore en rouge. Le modèle de développement qui se profile ne figure pas encore (ou n'est pas publié) dans les chartes nationales mais on espère de celui-ci qu'il effacera les mauvais tracés du passé. Et c'est sans doute pour ces raisons que ceux qui voulurent Tout savoir purent se promener dans la ville en toute tranquillité, aller et venir à plusieurs reprises dans les mêmes rues sans être perturbés par les « gestionnaires occasionnels » d'affaires privées. Cette masse de la population en âge de travailler vit à La Havane grâce aux commissions, accompagnant les touristes d'un restaurant à l'autre. Une personne qui compare les deux villes trouve qu'ici tout est plus sain et je suis d'accord avec elle, même si je tiens à éviter de trop embellir les contrastes...

Saudade

Ces « intellectuels » ont été partagés depuis le début.

Durant six jours, ils firent leur vie au Jagua, un hôtel « de passe ». Ils laissèrent le guide du Théâtre Terry parler tout seul pour se faufiler à travers les rideaux et y regarder de l'autre côté des artistes. Ils voulurent savoir d'où vint l'argent pour construire cette ville magnifique aux temps des colonies, ce qu'il advint des usines, quel type  de population l'on y trouve aujourd'hui et comment vit-elle. Ils voulurent connaître l'histoire de la transformation de la Rue 29 en ce beau boulevard dont les égouts ont été refaits à neuf, sans aucun frais pour les habitants de la ville. Ils voulurent également savoir si ceux-ci étaient les propriétaires de l'artisanat qui se vendait à un mètre de leurs porches et de quoi étaient faits les bracelets et colliers. Ils étaient curieux de savoir ce que sont ces écailles et pourquoi on les appelle, alors, « matériaux ».

Ils quittèrent Cienfuegos au sixième jour, restèrent quatre jours de plus à La Havane, puis de là, rentrèrent chez eux. Ils provenaient de treize pays différents et peu connaissaient l’Île de l'intérieur. Ce qu'ils sauront de Cuba, dans bien des cas, sera fondé entièrement sur ce qu'ils ont vu à Cienfuegos ce fameux jour (le seul dispensé de conférences) où ils choisirent de la parcourir à pied, et le dernier jour, celui du départ, lorsque, pieds nus, pantalons retroussés, ils déposèrent des fleurs à Yemayá… Et au final, ils auront peut-être été les touristes les plus classiques et c'est à peine s'ils emporteront avec eux en souvenir de l’Île la saudade, la nostalgie de la terre. Mais ils ont Tout voulu savoir. Ils ont vécu avant d'obturer, ils marchèrent, posèrent des questions. Ce sont des « intellectuels» et s'ils devaient en faire le récit, ce serait « leur » récit et non pas celui qu'on essaierait de leur fournir.