Cienfuegos, tradition, culture et tourisme


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Publié dans Cultura y Sociedad, Numéro 10, 2003

Dans les rues de Santa Isabel de las Lajas on entend encore les échos du Festival International de Musique Populaire Benny Moré, récemment conclu, une fête dédiée à son fils préféré et qui, pour les cienfuegueros (habitants ou natifs de Cienfuegos), d’une riche lignée musicale, se convertie en une tradition, une de plus parmi les nombreuses que thésaurise cette région orgueilleuse de son héritage culturel.

Bien que Cienfuegos ne soit pas comptée parmi les premières villes fondées par les colonisateurs espagnols, elle a eu une origine particulière qui a influencé le développement postérieur de la ville et la pure identité de ses habitants.

Étant donné l'essor économique de la région, l’emplacement de la ville a été déterminé sur les rives de la baie de Cienfuegos, la troisième en extension de Cuba et dont l'importance stratégique avait été signalée il y a longtemps par le gouvernement colonial espagnol qui, pour protéger la zone des corsaires et des pirates, a demandé d’y construire la forteresse de Nuestra Señora de los Ángeles de Jagua, conclue en 1745 sous les ordres de l'ingénieur José Tantete.

L'ancienne ville Fernandina de Jagua a été fondée en avril 1819 par des colons français provenant de Bordeaux, de Nouvelle Orléans et d’autres colonies françaises, commandés par le colonel des Armées Royales, don Luis D’Clouet, dont la maison est encore conservée de nos jours à l’angle de l'ancienne Place d'Armes, aujourd’hui Parc Martí, autour de laquelle les plus importants bâtiments du gouvernement colonial ont été construits.

Les 25 pâtés de maisons du centre urbain ont été agencés à partir de ce point, conçus « de façon rationnelle » et « symétrique », avec de larges rues parfaitement tracées, ce qui a constitué depuis lors un de ses principaux enchantements.

Pourvu d’un excellent port converti en point d'embarquement de la production sucrière de la zone, et avec l'introduction du chemin de fer, qui commence à fonctionner dès le milieu du XIXème siècle, la ville croît rapidement et, en 1881, on lui accorde le titre de ville. Mais bien avant la jeune cité possédait une active vie culturelle, mise en évidence par le développement de la presse et de différentes manifestations artistiques, entre lesquelles nous soulignerons la musique et le théâtre.

Le premier théâtre de Cienfuegos a été l’Isabel II, érigé en 1840 et détruit par un incendie en 1857. L'Avellaneda, situé sur le Prado et Argüelles, a été une autre scène qui a grandement contribué à stimuler la création théâtrale, car elle a été dédiée à Gertrudis Gómez de Avellaneda, qui s'est établie quelque temps dans la ville en compagnie de son époux, le colonel Domingo Verdugo.

En 1886, des représentations avaient lieu dans quatre petites salles et cette même année les fils de don Tomás Terry arrivent à Cienfuegos, dont la contribution monétaire permet la construction de l’historique théâtre Terry, face au parc José Martí.

L'inauguration attendue a eu lieu durant la fraîche soirée du 12 février 1890 et depuis lors il a servi de scène à de notables personnalités de l'art national et international. C’est un des bâtiments les plus chéris des cienfuegueros.

Une ville éclectique

Du point de vue architectural, la ville de Cienfuegos se caractérise par son éclecticisme qui, en rien, ne porte préjudice à sa sereine beauté marine. Le Palais de Valle (1917), qui se lève dans l'extrémité la plus occidentale de la ville, est considéré comme son exemple le plus emblématique, car dans la luxueuse demeure, ancienne résidence de la riche famille Valle, des éléments mudéjars, gothiques, byzantins et de style empire se mêlent d’une façon insoupçonnée.

Les cienfuegueros assurent avec fierté que leur Paseo del Prado, d'apparence plus modeste que son similaire havanais, est le plus long du pays. Ils sont aussi les propriétaires de l’unique reproduction de l'Arc de Triomphe qui existe à Cuba, situé dans le parc Martí et, même si personne ne les a probablement comptées, c’est peut-être la ville cubaine qui possède le plus de coupoles, des petits miradors des styles les plus variés qui invitent à contempler la mer depuis n’importe quel point de sa singulière physionomie.  

L'œuvre de restauration est visible dans plusieurs points de la ville. On l’apprécie sur les édifices qui entourent l’admirable parc central, entre lesquels se trouvent la Cathédrale de la Purísima Concepción et l'ancien bar Palatino. On l’observe aussi dans la voie piétonnière ou « boulevard », une zone où s’intègrent, de façon équilibrée, les options culturelles, gastronomiques et commerciales avec l'environnement urbain.

L’année dernière, le château de Jagua, aujourd'hui converti en Musée, a reçu le Prix de Restauration et de Conservation à titre provincial, une reconnaissance au projet de restauration, pour la qualité intégrale de l'investissement et de l'exécution de l'œuvre en faveur du sauvetage de ses valeurs.

Fidèle à son esprit entreprenant et laborieux, la province de Cienfuegos paraissait destinée à être une des régions les plus industrialisées du pays. La mise en marche d'un terminal d'embarquement de sucre en vrac et d'un moulin à blé, l'inauguration de grandes usines comme celles de ciment, d’aliment et de divers éléments pour l'agriculture, ainsi que la construction de la Centrale Electronucléaire de Juraguá, seraient les bases sur lesquelles reposerait le développement de ce territoire, selon ce qui était projeté jusqu'à la décennie des années 80 du siècle dernier.

Toutefois, la chute du camp socialiste au début des années 90, qui a entraîné des conséquences si désastreuses pour l'économie cubaine, a déterminé la paralysie de nombreux de ces projets et a obligé la province à réélaborer ses plans de développement, dans lesquels le tourisme occupera un rôle d'importance.

En ce sens, un des plus grands défis a été la concurrence due à la relative proximité d'autres zones touristiques d'un plus grand développement, comme la plage de Varadero ou la ville de Trinidad, un véritable musée habité  du XVIIIème siècle.

C’est pour cette raison que, malgré ses valeurs, la croissance du tourisme à Cienfuegos requiert une stratégie spéciale. Selon les autorités du territoire l'attrait de la ville, de sa nature et de ses valeurs culturelles doit être renforcé, si l’on prétend échapper au danger qu’elle se convertisse en une ville de passage vers des destinations plus attrayantes.

La grande baie de Cienfuegos, en plus de loger un port magnifique et de servir d'habitat à diverses espèces, entre lesquelles nous soulignerons les crevettes grises, est un site ayant d'énormes potentialités d'exploitation touristique pour la plongée, la pêche et les activités nautiques, avec d’excellentes conditions pour la célébration d'événements tels que la Fête des Amis de la Mer et les compétitions de divers sports nautiques.

Il est certain que ses plages sont surpassées en qualité, si on les compare avec celles de la côte nord ; par contre, la région montagneuse de l'Escambray cienfueguero offre de multiples possibilités pour le développement d'un tourisme écologique, bien que l'on doive consolider l'infrastructure nécessaire pour exploiter adéquatement cette saine option.

Finalement, l'héritage culturel de son territoire peut être une importante lettre de triomphe pour cette province. La célébration, tous les deux ans, du Festival International de Musique Populaire Benny Moré est un des événements qui démontrent ses possibilités de convoquer des artistes cubains et étrangers autour de la figure d'une authentique valeur de la culture populaire cienfueguera comme l'a été le « Bárbaro del Ritmo ».

Pour le réseau d'institutions culturelles du territoire, le défit de lier organiquement la culture au tourisme est devenue une nécessité et un nouveau stimulant pour leur travail, dont le principal bénéficiaire sera le peuple de Cienfuegos.