Cinéma latino-américain à la Havane, Amen !

2013-12-21 00:10:43
Marianela González
Cinéma latino-américain à la Havane, Amen !

Le Festival International du Nouveau Cinéma Latino-Américain, qui a lieu chaque année la première quinzaine de décembre, est devenue « religion » à Cuba. « Il n’y en a pas deux comme celui-là » annonce la critique internationale. 35 ans après sa création, c’est un succès culturel et social, un phénomène de société qui laisse bouche bée les cinéastes, les producteurs et les cinéphiles  du monde entier.

Par : Marianela González

« Nous ne sommes pas à Paris, nous sommes à la Havane, là où tout brûle » se lamentait il y a 50 ans Luz Marina Romaguera, l’un des personnages les plus célèbres du théâtre cubain, à qui le cinéma a également fait appel. Seul le mois de décembre nous offre un peu d’air frais… juste ce qu’il faut de fraîcheur pour accompagner la touche bohème de cette période festivalière.

Chacun se prépare alors à profiter de la « touche » bohème de cet évènement : les jeunes, les enfants, les seniors, les universitaires, les femmes au foyer, les hommes d’affaire, les cinéastes, les politiciens, les fous et les poètes. Tous se ruent vers les salles de La Havane du matin au soir. Les journaux circulent de mains en mains pour y voir la programmation. Les gens s’interrogent au sujet de tel ou tel autre film et programment leur journée en conséquence. La rue 23 fait office de « chemin de Compostelle » : durant onze jours, la rue la plus centrale de la ville reçoit les fidèles du cinéma pour un pèlerinage pratiquement religieux, d’une salle à une autre, d’un film à un autre.

Les heures qui s’écoulent de 10 heures du matin au soir sont méticuleusement mises à profit par les cinéphiles de telle sorte qu’aucune seconde ne soit perdue dans leur trajectoire. Entre un film colombien ou mexicain, entre le nouveau film de Sebastian Lelio et le dernier Von Trier, entre l’épopée de Sanjinés et Heli, ce film du jeune Amat Escalante qui a scandalisé le jury à Cannes, présidé cette année par Spielberg : « …l’antithèse du directeur sadique a offert à Escalante le prix du meilleur directeur », a annoncé la critique française, et les cubains veulent en connaître la raison.

Le concours est le « plat principal » de chaque édition. Et pas uniquement parce qu’arrivent des films qui ont circulé toute l’année dans les principaux festivals du monde entier. Effectivement, la plupart finit sa course à la Havane et cela permet aux réalisateurs, acteurs, producteurs, directeurs d’art, visages connus et anonymes de se rejoindre sur l’île. Certains d’entre eux viennent à chaque édition et sont devenus des habitués des jardins de l’Hôtel Nacional. Une chose est sûre, c’est que pendant 10 jours, cet hôtel, habitué au calme et à l’ambiance quasi idyllique des fins de journée face à la mer, se remplit de joyeux et hétéroclites personnages de « farandole » qui se mélangent aux artistes : un spectacle inhabituel.

« Je n’ai pas vu un tel festival ailleurs » me disait en mars un collègue à Guadalajara, une des autres places cinématographiques ayant une plus longue tradition sur le continent.

Brésil, Argentine, Cuba et Mexique récoltent toujours la plus grande quantité de films primés dans les concours. Mais au cours des dernières années, le Festival de La Havane s’est  transformé en celui qui reconnait les productions latino-américaines en ascension : portoricaines, dominicaines, centraméricaines et andines. C’est le moment de découvrir les histoires des personnes qu’on ne voit pas dans les séries télévisées, des phénomènes sociaux et historiques dont internet ne parle pas. Le Festival est par conséquent un espace de découverte, où les nouveaux cinéastes du continent vont à la conquête d’un espace dans le circuit régional avant de postuler sur les places européennes.

De nombreux cubains ont également d’autres motivations pour encombrer les salles de cinéma pendant la première quinzaine de décembre. D’un côté, c’est l’occasion de s’évader de la vie insulaire, de se connecter à divers modes de pensées et de découvrir le monde ; de l’autre, il s’agit d’un remède à la routine. Pendant cette période, en effet, le circuit « Yara-Coppelia-Malecón » - bien souvent étant la seule option des cubains pour se divertir en monnaie locale – s’ouvre à une vingtaine de lieux de projection de films, d’expositions d’arts plastiques, de concerts et de conférences. Les participants apprécient, respirent. Ils achètent dans les cinémas leur « passeport » presque avec un mois d’avance, sorte de package d’entrées qui leur permet d’éviter les très longues files d’attente lors des Premières : chaque passeport coûte 20 pesos cubains, soit l’équivalent de moins de 1 dollar, et comporte 20 entrées pour accéder, 20 fois, à chacun des neufs cinémas du Festival.

Pour ceux qui vivent du cinéma, si cela est tant soit peu envisageable, le festival est également un terrain fertile pour explorer les opportunités de production, de promotion et de financement. Le « Secteur Industrie » en a la responsabilité. Il s’agit d’une branche qui programme des ateliers spécialisés, des conférences magistrales, des « pitching », des prix de production et de post-production. Ils sont généralement dirigés par des cinéastes ou spécialistes reconnus dans les circuits internationaux du cinéma. Leur point commun est de se trouver dans une ambiance bien moins compétitive, plus propice à la collaboration et à l’échange d’idées.

Hotel Nacional

C’est pour ces raisons que lors de l’édition 2012, une délégation de dirigeants d’Hollywood encadrés par leur président était présente sur l'île. Cette année, le Secteur Industrie a invité à Cuba des publicitaires et des producteurs d’importants festivals américains et européens. Leurs points de vue seront davantage pris en considération que les années précédentes. En effet étant donné que le festival 2013 a au lieu dans un contexte d'évolution : la restructuration du cadre juridique de la production cinématographique cubaine et du champs culturel associé à la production, distribution et consommation du cinéma national.

Ce 35e festival est d’ores et déjà appelé « l’édition frontière » : c’est la première après le décès de son président et fondateur, l’intellectuel cubain Alfredo Guevara, en mars dernier.  Il s’agit d’un espace pour définir des normes au niveau régional, tout du moins en ce qui concerne la qualité des films dans les concours, et qui n'en finit pas de surprendre ceux qui y assistent pour la première fois.

Lors de cet événement (du 5 au 15 décembre dernier), il y a eu énormément d’intérêt pour les films présentés.  Nous qui vivons « le Cuba du changement » en avons la certitude : le Festival est notre « chemin de Compostelle », notre procession de la Vierge de la Charité del Cobre, un acte de foi dans le cinéma qui peut difficilement se trouver ailleurs. Pendant 10 jours tout du moins, l’île oublie qu’elle est une masse de terre entourée d’eau et loin, très loin, du reste du monde.

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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