Comme sortis des livres



Tout était prévu : la « fugue » à la XIXème Foire Internationale du Livre de La Havane. Un jour de travail dédié à parcourir les salons de la forteresse San Carlos de la Cabaña, devenait le miracle de marcher aisément sur les rues pavées, et sans tant de queue, remplir le sac à dos des livres nécessaires, les nouveaux occupants de la petite table de nuit. Mais plusieurs dizaines de personnes ont planifié la même chose. Nous étions là, les uns à côté des autres, convoqués par des intérêts dissemblables. Dans les mains, un cahier à colorier, le best seller de la saison, le livre pour la maîtrise. Chacun avec le sien et chacun propriétaire d'une histoire qui pourrait bien faire partie d'un livre intime, le notre, le cubain.

À un certain moment du parcours j'ai pensé à notre obstination. J'ai regardé autour de moi. Les médecins recommandent d'éviter les affluences pour fuir l’AH1N1,  mais il n'est pas possible de résister à l'enchantement de la Foire. Les anciens disent que nous sommes « guéris des peurs », les plus jeunes peuvent penser qu'un bon livre vaut tout sacrifice. Le tumulte nous poursuit depuis le bus jusqu'à la queue pour le pain. Qu’importe. L'année dernière quasi un million de personnes ont visité les installations et ont acheté plus de 1 200 000 exemplaires. Ce 2010 je suis un de plus parmi ceux qui sont passés par là. Je serai dans les nombres finaux.

Par chance, la Foire du Livre de La Havane n'est pas seulement un site pour les « lettrés », mais un grand espace de confluence. Les milliers de textes imprimés sont parfois seulement un prétexte pour se rassembler autour d'une table en plastique et de chantonner, guitare en main, les chansons du dernier disque de Sabina; pour visiter une exposition de photographie ou pour voir un film avec des motifs littéraires.

Là, les grands intellectuels et ceux qui aspirent à l’être se mêlent et conversent avec les gens du quartier; avec ceux qui n'ont jamais lu un livre, mais qui aspirent que ses enfants le fassent; avec les dames intéressées par les revues de mode, de travaux manuels et de recettes de cuisines, ou celles qui reviennent maintes et maintes fois dans les mêmes stands pour tuer la longueur de leurs vies de retraitées; avec ceux qui dépensent le triple du salaire moyen dans les best seller d'occasion, ou qui traversent seulement la ville pour faire une promenade. Tous entrent entre les remparts centenaires, avec la ville aux pieds.

Ce mardi, avec leurs bavardages, deux adolescents ont trouvé une nouvelle signification pour sortir de la ville, pour monter à la forteresse, pour faire la queue, entrer, éviter la multitude, faire plus de queue, choisir et acheter des livres. Eux ils n'avaient rien acheté, ils se sentaient peut-être nus, différents de la majorité qui, au moins, emportait un petit livre de contes infantiles.

- Écoute, il faut acheter quelque chose, n’importe quoi, cela n’a pas d’importance - dit l’un.

- Oui, c’est vrai que nous ne sommes pas à la page, répond l'autre.

Visiter la foire est aussi, pour quelques jours, être « à la page », à la mode. Et pour certains c’est sûrement le site idéal pour se connaître, pour accompagner la jeune fille ou le jeune homme qui tourmente la pensée et, au passage, lui offrir un livre. Pour les universitaires elle se convertie en un lieu parfait pour trouver quelques livres que les professeurs mentionnent dans les classes. Mais si l'opération est gratuite c’est mieux.

Sous la justification qu'ils ne reçoivent pas encore de salaires et qu'un livre pourrait ne pas être considéré comme de première nécessité, alors on appelle à la bonne cause. Je me rappelle que, quand j’étudiais, de retour des jours de foire, beaucoup de compagnons racontaient des anecdotes incroyables : ils s’évanouissaient pour qu'un autre saisisse quelques titres alors que les responsables du stand aidaient à faire revivre le demi-mort, ou ils se heurtaient « sans le vouloir » à une table pleine pour ensuite aider à réparer la catastrophe et remplir aussi leur musette. Mille et une inventions pour avoir un livre. Je les croise aussi cette fois. Parfois, quand je n’ai plus d’argent j'aurais voulu mettre en pratique certain tour. Mais je ne peux pas, ni avant ni maintenant, utiliser la peau de ces personnages avec des justifications si cubaines.

Ce n'est pas une exagération d'assurer que pour de nombreux cubains février a moins de jours grâce à cet événement qui, l'année prochaine, fêtera ses deux décennies d'existence. Elle fait irruption dans les vies et elle perturbe toutes les routines.

La Foire est beaucoup plus que des livres derrière les murailles et après la mer. Toute La Havane d’un coup d'œil  avec ses sinuosités colorées et heureuses, malgré d’obscures prédictions. D'un côté, coquette, pleine de nuances – comme ses habitants – de l'autre, des dizaines de milliers d'êtres humains convoqués par la littérature et un peu plus. Tous des personnages de livres. Des miroirs de la nation.