Contes afro-cubains

2012-10-03 20:15:39
Fernando Ortiz
Contes afro-cubains

Les négriers, quand ils ont amené aux Indes leurs coûteuses pièces d'ébène, n’ont pas pu enlever la sève qui coulait en elles; ils n’ont pu amener les corps de leurs esclaves sans leurs esprits. Les Africains ont emporté leur culture avec eux et ils ont essayé de la maintenir et de la transmettre à leurs enfants dans leur cruelle nostalgie. Parmi leur trésor folklorique, il y avait les contes, les fables, les légendes, les rhapsodies et les chants qui racontaient les prouesses de leurs ancêtres, les mythologies de leurs prêtres, les cosmogonies de leurs philosophes, les rites de leurs magiciens, les incantations de leurs sorciers et les contes avec lesquelles les mères noires divertissaient leurs enfants et leur inculquaient les enseignements et les conseils du savoir populaire. […]

    

Cependant, les contes africains sont totalement ignorés à Cuba. Nous n’en connaissons pas même un qui ait été publié comme tel sur notre terre. Dans tous les pays qui ont un contact avec les noirs, presque tous ont fait des compilations des contes qu’ils narraient à leurs enfants. […] À Cuba rien n’a encore été fait pour recueillir toute cette manifestation folklorique. Et cela est d’autant plus regrettable que ce travail n'est pas si difficile et qu’il est à la portée de toute personne cultivée. [...] 

Pour donner un exemple des jolis contes que les Africains ont apporté à Cuba, ci-après s’en trouve un que j’ai entendu il y a quelques jours de la bouche d’une femme noire très vivace et ayant une mémoire très lucide. Une femme qui a récompensé mon amitié de en m’offrant des contes lucumis, congos et carabalies.

Le conte « L’ambeko et l'aguatí »    

C'est le conte de l'Ambeko, le cerf en langue carabali, et de l’Aguatí, qui est la tortue.     

Une fois, un cerf et une tortue se sont réunis et ils ont parié sur celui des deux qui court le plus vite. Le pari paraissait insensé, car le cerf court très vite et la tortue marche très lentement. Le cerf s'est moqué de la tortue et il lui a dit qu’il remporterait l'argent du pari.

- Je te donne trois jours d'avance ! – a dit le cerf à son adversaire, mais la tortue lui a répondu :    

- Je ne veux aucune avance, j'ai seulement besoin de quinze jours pour me préparer.    

Finalement, ils se sont accordés sur le pari, le vainqueur serait celui qui arriverait le premier au village de départ après avoir parcouru un long chemin passant par deux villages voisins. Le cerf a accordé les quinze jours de préparation à la tortue et chacun est reparti de son côté après s’être donné rendez-vous le jour du pari.    

Alors que le cerf passait son temps à se moquer de la tortue auprès des villageois et des autres animaux, la tortue a appelé deux de ses amies tortues. Elle leur a dit que le jour du pari elles devaient se situer chacune dans un des villages que la course devait traverser afin de saluer le cerf quand il arriverait en courrant à côté de chacune d’elles. Ceci dans le but de lui faire croire que c’était la même tortue qui avait fait le pari et qu’elle était arrivée avant lui dans chaque village. Et cela a été fait ainsi.

   

Le jour du pari est arrivé. Les amies tortues se sont placées chacune dans un village et la tortue a retrouvé le cerf dans le village pour commencer la course.      

Le départ a été donné et ils ont commencé à courir. Rapidement, on a perdu le cerf de vue et la tortue s’est cachée sous un buisson. Le cerf courait, chantant à chaque instant avec un grand bonheur le chant suivant :     

Ambeko rimagüé kindanda kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó.

Le cerf (qui à cette époque portait la barbe, comme les chèvres aujourd’hui) en arrivant dans le premier village pensait qu'il avait tant d’avance sur la tortue qu’il avait le temps de se raser et il est allé à la recherche d’un barbier. Quand il l'a trouvé, il lui a raconté ce qui se passait, en disant comme toujours:    

Ambeko rimagüé kindanda kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó.

Mais à peine son couplet terminé, étant encore "à moitié rasé", il a vu la tortue dans la rue qui lui chantait ceci :    

Aguatí langué, langué, Iangué,

aguatí Iangué, langué, langué,

aguatl langué, langué, langué.

  

Cette chanson voulait dire : « Le tortue est déjà arrivée, elle est déjà arrivée, elle est déjà arrivée ». Le cerf, en voyant la tortue, a cru que c'était la même tortue du pari, il a sursauté et il est sorti en courant, sans terminer son rasage. C’est pour cette raison que le cerf a une moitié du visage avec la barbe et l’autre non.     

Le cerf continueé à courir, confiant de sa grande vitesse, il pensait que s'il avait perdu la première partie du pari, il ne pouvait pas perdre les autres et il a recommencé à chanter :

Ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindanda kore

nyaó.

    

Il est arrivé ainsi dans le deuxième village et, ayant faim et croyant qu’il avait assez de temps, il est allé manger, si heureux qu'il a commencé à manger et à chanter :  

Ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindandá kore

nyaó.

Il n'avait mangé que quelques bouchées et il n’avait pas encore fini son premier couplet quand il a vu la tortue lui chanter ceci :     

Aguatí langué, langué, Iangué,

aguatí Iangué, langué, langué,

aguatl langué, langué, langué.

Le cerf, en entendant la chanson, a cru que la tortue était déjà arrivée et il a recommencé à courir, étonné et sans manger. C’est pour cette raison que le cerf, depuis ce jour, ne mange jamais beaucoup, ni tranquillement, et qu’il a le ventre « très famélique ». Le cerf a couru, a couru et, déjà de retour dans le village de départ, il était très confiant qu’il allait gagner le pari en arrivant avant la tortue. Et le cerf est entré dans le village en chantant comme toujours :      

Ambeko rimagüé kindanda kore

nyaó,

ambeko rimagüé kiodand# kore

nyaó,

ambeko rimagüé kindanda kore

nyaó.

Mais la tortue qui se cachait sous le buisson, quand elle a entendu que le cerf entrait dans le village, est sortie de sa cachette et elle a parcouru les quelques mètres qui la séparaient de la ligne finale, arrivant avant le cerf ; et elle a commencé à chanter :

Aguatí Iangué, langué, langué,

aguatí Iaogué, Iangué, Iangué,

Quand le cerf est arrivé et qu’il a vu que la tortue était la première, il est devenu furieux. Toute la ville et tous les animaux se sont moqués de lui parce qu'il avait perdu le pari ; et si grande était la honte du cerf qu'il s’est enfui dans la montagne et il n’a jamais voulu revenir dans le village. C’est pour cette raison que le cerf continue à d’être insaisissable dans la montagne et qu’il n’en sort que par la force.     

[…]

     

McTheal a dit : « [...] il n'y a aucune idée d'élévation dans ces contes africaines d'animaux, mais une idée prévaut sur les autres : la supériorité du pouvoir intellectuel sur le musculaire ». Mais cette idée, apparemment éducative, ne l’est pas selon cet ethnographe car elle glorifie seulement le triomphe de la ruse, de l'intrigue et du mensonge, au lieu de la grandeur d'esprit. Toutefois, ce jugement nous semble injuste. Dans l'évolution des idées morales il est nécessaire de reconnaître une lente stratification des valeurs éthiques jusqu'à parvenir à la supériorité présente, peut-être dans la vertu et à la fois dans l'hypocrisie, de l’homme civilisé contemporain. Cela mis à part, nous pouvons ajouter avec Mlle Alice Wemer que l’on ne peut pas prétendre à un idéal éthique dans les histoires fantastiques des noirs, ni dans les contes de fées qui sont récitées aux enfants blancs. Sans doute la genèse de ces fables précède t’elle toute formation morale sérieuse, au moins de la façon dont celle-ci est généralement conçue de nos jours. Talbot veut voir dans ces fables africaines qui glorifient le triomphe de l'intelligence sur la force, l'origine de la philosophie. Cette prétention est peut-être excessive. L'aube des idées philosophantes est antérieure aux personnifications.

Sans doute cela émerge t’elle avec ce concept vague, confuse et peu illuminé, comme l’aube, avec ce phénomène émotionnel et d’intellection que les ethnographes ont observé parmi les peuples primitifs sous les noms de mana, orenda, etc. et qui dans le folklore afro-cubain a encore une intense et constante vie de traduction multiforme dans le lexique vernaculaire […]

 

 

Tiré de "Archives du Folklore Cubain", La Havane, Cuba. Volume IV, N°2. Avril-Juin 1929. 

Fernando Ortiz (1881-1969)

Historien, anthropologue, jurisconsulte, Fernando Ortiz est un érudit de renom dont l'existence aura été indubitablement prolifique. On le considère aujourd'hui comme le troisième homme à avoir découvert Cuba.

Catauro

Fondée en 1999, "Catauro" est une revue cubaine d'anthropologie. Elle est dirigée par Miguel Barnet, écrivain, ethnologue et poète de renom, membre fondateur et vice-président de l'Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba (UNEAC), mais également créateur en 1994 de la Fondation Fernando Ortiz qu'il préside encore aujourd'hui. Publiée chaque semestre par la Fondation Fernando Ortiz, les pages de "Catauro" invitent à la pensée approfondie des fondements anthropologiques et ethnologiques de l'univers contemporain, du folklore, de l'imaginaire social et de l'impact quotidien du populaire". Cubains et étrangers, spécialistes de la culture nationale et universelle, y publient les résultats de leurs recherches et participent à la richesse de la revue. Celle-ci se divise en 6 sections : "Contrapunteos", section principale, comporte essentiellement des travaux de fond, de par leur contenu, leur rigueur analytique, leur tendance théorico-scientifique; "Imaginario" rassemble des articles plus descriptifs et d'actualité, sur la vie quotidienne et le folklore; "Archivos del Folklore" reprend des pages déjà éditées de la littérature anthropologique et ethnologique cubaine ; "Entrevistas" offre une large palette de témoignages, conversations etc. ; enfin les deux dernières sections font référence au travail de la revue et à l'activité littéraire du moment. Pour l'anecdote, le nom de "Catauro" est le résultat de près d'un siècle d'histoire de l'anthropologie cubaine, étroitement liée à Fernando Ortiz (1881-1969), et désigne aujourd'hui dans le langage courant une sorte de panier en feuilles de palmier tressées, qui sert au transport des fruits, de la viande et autres aliments, particulièrement dans les zones rurales.

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