CUBA-ÉTATS-UNIS

2012-06-07 17:10:08
Johaness Werner
CUBA-ÉTATS-UNIS

 Ralph Fernández a sans conteste beaucoup évolué. Dix ans auparavant, cet avocat de Tampa (Floride), chef de la délégation de la Fondation nationale cubano américaine (FNCA) dans cette ville était redouté en raison de sa tactique de saper toute réunion qui oserait défendre la moindre normalisation des relations avec Cuba.

Je me souviens parfaitement bien de son irruption en 1997 dans la réunion d’une poignée de libéraux et gauchistes anglo-américains qui se tenait à la Unitarian Universalist Church, dans un coin reculé de la banlieue de Tampa. Les discours applaudissaient à l’envoi d’un don d’aspirines, de fournitures scolaires et de papier hygiénique à Cuba en défiant ouvertement l’embargo imposé par les États-Unis à l’île. Fernández s’est mis debout et a commencé à dénoncer les maux de Cuba. Et il ne cessait pas de le faire. Face à l’église, une douzaine de membres d’autres groupes d’exilés cubains portaient des pancartes et vociféraient des injures à l’encontre de ceux qui entraient ou sortaient du bâtiment. À l’intérieur, près de la porte, une demi-douzaine de policiers inquiets du compté de Hillsborough se chargeait de maîtriser la situation. 

Cinq ans plus tard, en 2003, le maire sortant de Tampa, Dick Greco, a fait une visite-surprise à Cuba à la tête d’une délégation commerciale. Fernández a publiquement accusé M. Greco de « faire des cabrioles avec un terroriste international ». 

On constate, cinq ans plus tard, que presque tout a changé. En mai 2007, un samedi soir, plusieurs douzaines d’avocats, de médecins, d’enseignants et d’universitaires se sont réunis à l’Ybor City Hilton de Tampa pour envisager les meilleures stratégies politiques à fignoler, pour mettre un terme à l’embargo imposé voilà presque 50 ans à Cuba. Le Hilton est le meilleur hôtel d’Ybor City, le quartier de cette ville états-unienne qui se place au deuxième rang parmi les villes abritant le plus grand nombre de Cubains. Cependant, aucun manifestant ou policier ne rôdait aux alentours.

Comme il fallait s’y attendre, Fernández a fait son apparition le lendemain et a commencé à discuter avec les membres du groupe qui s’opposait à l’embargo, réunis au parc José Martí pour rendre hommage au père de l’indépendance de Cuba. Juste après cet événement, il a accordé une interview étonnante :

« Si j’avais dit ceci il y a quelques années, j’aurais trouvé une corde et je me serais pendu à cet arbre-là. Mais je pense que nous devons rétablir les relations diplomatiques avec Cuba », a-t-il déclaré à un journaliste de NBC News.

Bien entendu, se prononcer en faveur de l’établissement de relations diplomatiques avec un pays voisin ne cadre pas avec une position « radicale ». Or, si l’on tient compte des antécédents d’activistes cubano américains comme Fernández, ces déclarations constituent un véritable événement.

Fernández n’est pas le seul Cubano américain qui a commencé à repenser la politique de Washington à l’égard de Cuba. Ce changement d’avis reflète un changement d’attitude au sein des Cubano-américains en général. Et les hommes politiques, eux aussi, comme l’ancien chef de Fernández à la FNCA, Joe García, commencent à penser différemment. M. García, ex directeur exécutif de celle qui était la principale organisation anti-castriste, a rejoint les Démocrates à une époque où les Républicains détiennent la suprématie absolue. Depuis deux ans, cet homme politique de Miami critique les restrictions de l’administration Bush en matière de voyages et d’envois d’argent à l’île, qu’il qualifie de violation grossière des droits de l’homme.

M. García n’a pas perdu la raison. En fait, nombreux sont ceux qui pensent que ses actions visent la destitution de Lincoln Díaz-Balart, neveu de Fidel Castro, défenseur inconditionnel de l’embargo et aspirant à vengeur à Miami, de son siège au Congrès en 2008 ou 2010. Un bon nombre d’observateurs de la politique dans cette ville estiment qu’il est fort probable que García batte le Républicain.

Bien entendu, M. García est au courant des résultats des enquêtes. D’après le dernier sondage annuel, fait par la Florida International University (FIU) sur l’attitude des Cubano-américains, 64,4 p. 100 de ceux-ci ont affirmé qu’ils préféraient les anciennes régulations en vigueur précédant l’adoption des restrictions imposées par Bush dans le but de restreindre les visites familiales à une tous les trois ans. En vertu des mesures de 2004, seuls certains membres de la famille - formée selon le gouvernement des États-Unis des parents, frères, grands-parents et fils - ont le droit de recevoir les envois d’argent ou remesas, limités à 300 dollars US par trimestre. Il s’agit en réalité d’un concept réducteur du gouvernement des États-Unis par rapport à la famille qui, pour les Cubains, comprend aussi les cousins et les oncles. Il va de soi que ces réglementations ont provoqué une réaction violente chez les Cubano-américains, à tel point que Bush a failli perdre les voix de Miami lors des élections présidentielles de 2004. Un nombre sans précédent de Cubano-américains, à peu près le tiers, a voté pour le candidat démocrate.

Si l’on fait crédit aux enquêtes, la majorité cubano-américaine qui soutient la levée totale de l’interdiction de voyager à Cuba est impressionnante. Selon le sondage effectué par la FIU parmi 1 000 Cubano-américains choisis au hasard, 55,4 p. 100 ont déclaré que les ressortissants et résidents aux USA devraient avoir le droit de voyager sans aucune restriction à Cuba.

Un homme politique qui essaie de joindre cette tendance, Barack Obama, aspirant à la présidence et démocrate pour l’Illinois, est entré dans l’histoire en août. C’était le premier candidat à la présidence à promettre, dans un discours prononcé à Miami dans le cadre de la campagne électorale, une réduction de l’embargo au cas où il serait élu. L’artisan de cette tactique était Joe García, qui a gagné le soutien des démocrates de Miami-Dade aux propositions d’Obama sur Cuba. Tout porte à croire que le discours prononcé à manière des prêcheurs a été un succès. La campagne d’Obama a permis de vendre 1 300 tickets afin de collecter des fonds pour la rencontre tenue au Miami-Dade Auditorium, dans la Pequeña Habana. Les applaudissements des assistants, pour la plupart des Cubano-américains, ont été fracassants. La poignée de manifestants postés devant l’auditorium semblaient plutôt insignifiante.

Or, penser que le changement d’avis des Cubano-américains se traduira automatiquement dans un changement radical de la politique des États-Unis est peu convaincant. Les Cubano américains enclins à la réconciliation sont les nouveaux immigrés qui, en général, ont moins d’argent, un faible poids au sein de la communauté et moins de possibilités d’être inscrits pour voter.

« Même si la communauté cubano-américaine se penche graduellement pour la modération, son élite politique de ligne dure s’est fermement établie au sein des plus influentes institutions états uniennes », a signalé Max Castro, chroniqueur et universitaire de Miami, en faisant allusion au Congrès, au département d’État et aux campagnes des candidats à la présidence.

Qui plus est, le sondage fait par la FIU en mars met en évidence que le changement d’avis des Cubano-américains est limité. On constate que le soutien par ceux-ci de l’embargo ne cesse pas de diminuer, mais la politique de blocus est toujours populaire à Miami. Même si 76 p. 100 dit que l’embargo n’a pas « très bien » fonctionné, 57,7 p. 100 se prononce en faveur de son maintien.

Le changement d’avis par rapport à la politique de Washington à l’égard de Cuba ne reflète pas nécessairement un changement d’idées en ce qui concerne Cuba. Au cas où la politique des USA envers Cuba continuerait dominée par l’opinion publique de Miami, il faudrait vaincre une forte dose de ressentiment de la part des Cubano-américains envers le gouvernement cubain avant l’établissement de relations que l’on pourrait qualifier de normales. D’après le sondage de la FIU, 50,8 p. 100 aimerait un changement « soudain et violent » du gouvernement de La Havane ; 51,1 p. 100 aimerait une « action militaire directe des USA », alors que 70,7 p. 100 serait en faveur d’une « action militaire des exilés ».

Ne vous attendez donc pas à une levée de l’embargo si des gens comme García sont élus au Congrès - de fait, les « nouveaux » hommes politiques cubano-américains de Miami continuent de nourrir des ressentiments profonds envers le gouvernement cubain. En 1999, lorsque García était encore directeur exécutif de la FNCA, il a critiqué, dans le cadre d’une conversation privée, la politique d’embargo, non pas son essence, mais plutôt la forme où elle était présentée par ses partisans. García m’a dit, semble-il sincèrement, que pour sauver Cuba il faudrait axer l’attention sur les maux de Cuba plutôt que sur l’embargo. C’est à cette année-là que le cas Elián González a fait que le Nord-américain commun prête, pour la première fois en quelques décennies, une attention accrue à la politique vouée à l’échec de Washington vis-à-vis de Cuba. La politicaillerie frénétique du sud de la Floride autour de l’enfant balsero a mis à nu une image hystérique qui renforcerait les stéréotypes déjà existants dans l’esprit des Nord-américains moyens.

Joe García n’a pas été le seul à annoncer les futurs événements. Une année après le cas Elián, un groupe d’entrepreneurs cubano-américains de Miami, dirigé par Carlos Saladrigas, le baron des assurances, se sont alliés et ont créé le Groupe d’études sur Cuba. Préoccupés devant l’image de Miami parmi les étrangers, le groupe déclare qu’il essaie de trouver des « méthodes plus pratiques, dynamiques et sous-tendus par un consensus » afin de parvenir à « un changement pacifique de régime à Cuba ». Les médias états-uniens ont tout de suite souligné les adjectifs « pratiques » et « pacifiques » tout en qualifiant le groupe de « modéré ». Mais ils ont passé sous silence la phrase « changement de régime ». À vrai dire, la position du groupe à l’égard de Cuba est celle de la ligne dure : seul un changement politique drastique et immédiat à La Havane peut donner satisfaction au groupe d’études. Les apparentes propositions pratiques se basent en réalité sur la capitulation politique de La Havane. Par exemple, un programme millionnaire mis sur pied par le groupe dans le but d’aider les petites entreprises de l’île ne devra être mis en route que lorsque « le régime cubain mette en pratique des réformes économiques adéquates ». Vu qu’il est peu possible que le gouvernement cubain accepte des conditions semblables imposées par des tiers, le programme semble être conçu pour la consommation interne aux États-Unis plutôt qu’en tant qu’outil de changement à Cuba.

Quoi qu’il en soit, le fait qu’un nombre toujours croissant de personnes commence à abandonner, à l’instar de Ralph Fernández, la politique traditionnelle anti-castriste ou à s’opposer à la position monolithique d’autrefois des Cubano-américains, met la politique de Washington à la disposition d’autres intéressés. D’autres groupes dont les intérêts entre les États-Unis et Cuba sont en jeu commencent à exercer une influence au sein du Congrès. Une vaste alliance de forces comprenant, entre autres, des fermiers de l’Ouest, des grandes sociétés de produits de base, des associations de fonctionnaires portuaires et de l’industrie touristique, des églises, des universitaires, des libertaires et des groupes de gauche de solidarité avec Cuba, ont commencé à faire une certaine pression sur les représentants et les sénateurs. Un défi est à relever, à savoir faire en sorte que les citoyens en général et le Congrès se préoccupent suffisamment pour Cuba au point d’agir. Voilà pourquoi les activistes qui s’opposent à l’embargo n’ont pu encore égaler les sommes que le PAC (Comité d’action politique) distribue aux candidats. Or, si les lois de Washington contre Cuba restent pétrifiées, l’apparition d’un considérable fonds contre l’embargo ne se fera pas attendre.

De même, un premier pas, à savoir la levée de l’interdiction de voyager à Cuba - principale composante de l’embargo - pourrait changer radicalement la dynamique de la politique. De l’avis de certains observateurs, dès que l’on pourra voyager sans restrictions et que deux millions de ressortissants états-uniens pourront visiter tous les ans Cuba, les vestiges de l’embargo appartiendront au passé.

« Imaginez pour un instant que le Congrès rétablisse le droit de voyager », a dit John McAuliff, chef d’un groupe basé à New York qui travaille en faveur de l’adhésion de l’industrie touristique à l’offensive contre l’embargo. « Cela signifierait un changement significatif qui transformerait substantiellement la dynamique du sujet Cuba en Floride et dans le pays en général. »

Johaness Werner

Johaness Werner, rédacteur en chef de “Cuba Trade & Investment News”, réside à Sarasota, Floride.

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