CUBA-ÉTATS-UNIS : Une politique dépassée à l’égard de Cuba



Il y a bien longtemps que la guerre froide a pris fin. Les États-Unis entretiennent des relations diplomatiques et commerciales normales avec la Russie et les anciennes républiques soviétiques, avec la Chine, voire avec le Vietnam, où ils ont  portant livré une guerre meurtrière et très controversée. Mieux encore, bien qu’à contrecœur, les États-Unis sont en train de négocier avec la République démocratique de Corée.

Mais les relations avec Cuba restent gelées ; on peut même dire qu’elles sont plus tendues qu’à n’importe quel autre moment depuis la crise des Fusées, en 1962. Les liens entre Cuba et les États Unis ont été marqués par une hostilité presque ininterrompue depuis la rupture des relations diplomatiques, en janvier 1961. Le seul rapprochement est intervenu en 1977, avec l’administration Carter, suite auquel des administrations nommées Sections d’Intérêts ont ouvert leurs portes dans la capitale des deux pays. C’était sans aucun doute un pas logique. Les désaccords entravaient le rétablissement des relations diplomatiques et un moyen pour le dialogue s’imposait pour régler ces différends. Les Sections d’Intérêts offriraient ce moyen. Malheureusement, les nouveaux désaccords et incompréhensions découlant du rôle de Cuba en Angola ont entraîné une réaction politique violente à Washington et ce moyen récemment créé de la Section d’Intérêts n’a jamais été utilisé - même pas pour entamer les négociations sérieuses pour lesquelles il a avait été prévu. 

Ainsi, les relations entre les États-Unis et Cuba n’ont pas par la suite changé. L’embargo a été accompagné de nouvelles sanctions peaufinées par les gouvernements de Carter, Reagan et George H.W. Bush. Sous l’administration des deux derniers présidents, de nouvelles restrictions ont été adoptées en matière des voyages à destination de Cuba. 

1992 semblait être une année prometteuse. L’Union soviétique s’était effondrée. La guerre froide avait pris fin et on pensait alors que le candidat démocrate, Bill Clinton, adopterait une politique plus souple à l’égard de Cuba. Hélas, Clinton s’est rendu à Miami au printemps 1992 où il a accepté un don considérable de la part de la Fondation nationale cubano américaine. Il a par la suite déclaré qu’il soutenait la Loi de démocratie cubaine (Loi Helms Burton) qui ne faisait que renforcer les sanctions imposées à Cuba.

La loi a bénéficié d’un important soutien car on pensait qu’après l’effondrement de l’Union soviétique et des liens économiques de ce pays avec Cuba le gouvernement de Castro ne pourrait pas survivre. La Loi Helms-Burton ne ferait que donner le coup de grâce.

Clinton est resté fidèle à l’ancienne politique en raison de considérations politiques internes… et de l’argent. Cependant, au cours de son deuxième mandat il a favorisé les échanges personnels, ce qui a permis à des milliers de Nord-américains de voyager à Cuba.

Entre temps, Cuba défiait tous les pronostics d’effondrement économique. Suite aux réformes et aux mesures d’austérité, l’économie montrait des signes de relance en 1996. La reprise s’est accélérée au cours de la décennie suivante grâce aux nouvelles et avantageuses relations avec le Venezuela et la Chine, au cours astronomique du nickel - le principal poste d’exportation de Cuba -, et à la découverte de ce qui semble être un gisement pétrolifère prometteur sur la côte nord de l’île, d’où l’intérêt d’autres pays de se procurer des points de forage. L’avenir économique de Cuba se révèle de plus en plus encourageant.

Et ce qui semblait être le moment le plus prometteur pour l’établissement d’un accord entre Cuba et les États-Unis a surgi après les actes terroristes du 11 septembre 2001, à New York et Washington. Las nations du monde entier, y compris Cuba, ont exprimé leur soutien et leur solidarité aux États-Unis. Cuba a immédiatement condamné les attaques, déclaré sa solidarité envers le peuple états unien et ouvert son espace aérien à tout avion de ce pays incapable d’atterrir après la fermeture de l’espace aérien des États-Unis. Cuba a par ailleurs souscrit les douze résolutions contre le terrorisme adoptées par les Nations Unies, déclaré sa volonté de coopérer avec les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme et de parapher un accord bilatéral en la matière.

Malheureusement, l’administration Bush, ignorant les tentatives amicales de rapprochement, a pris une attitude plus hostile à l’égard de Cuba. En fait, en octobre 2003, le président Bush et le sous-secrétaire d’État Roger Noriega ont souligné que leur but ultime était de renverser le régime de Castro. « Le président est décidé de voir la fin du régime de Castro et le démantèlement de l’appareil qui l’a soutenu pendant si longtemps », a dit Noriega.

Un peu plus tard, le président Bush a nommé une Commission de soutien à une Cuba libre. En mai 2004, cette commission a publié un rapport de presque 500 pages faisant état d’une série de mesures visant à saper le gouvernement de Castro et des plans en vue de la réorganisation du pays après sa chute. Tout portait à croire qu’il s’agissait d’un projet d’occupation nord américaine et, en fait, un coordonnateur pour la transition a été désigné en juillet 2005. Dans le cas de l’Irak, l’administration Bush a d’abord envahi et occupé le pays avant de désigner un coordonnateur. Cette nomination signifiait par hasard que les États-Unis prétendaient envahir Cuba ? Et, si ce n’était pas le cas, comment pouvait-elle coordonner une transition depuis un bureau du bâtiment du département d’État ? Aujourd’hui encore, trois ans plus tard, le fait reste confus.

Entre temps, l’administration a radicalement réduit les voyages des ressortissants états uniens à Cuba ainsi que le contact entre les deux peuples et limité en 2004 la possibilité des Cubano américains de visiter leurs proches dans l’île.

La prémisse fondamentale du rapport de 2004, selon laquelle le régime de Castro était sur le point de collapser, était évidemment erronée. Rien ne laissait penser que l’économie cubaine chancelait. Cependant, la même prémisse figurait dans un nouveau rapport paru le 10 juillet 2006. Avec tambour et trompette, le nouveau rapport insinuait ouvertement que la stratégie marchait bien et qu’une nouvelle étape dans la transformation de Cuba avait été atteinte. Il exhortait aussi les citoyens cubains et la communauté internationale à rejeter tout gouvernement susceptible de substituer celui de Fidel Castro en vertu de la Constitution cubaine. Autrement dit, un gouvernement dirigé par le premier vice-président Raúl Castro. D’après le rapport, cette possibilité était « inacceptable ».

Mauvaise synchronisation. L’administration n’avait pratiquement pas fini de le dire que le gouvernement cubain adoptait une décision dans ce sens. Le 31 juillet, Fidel Castro a annoncé qu’en raison d’une délicate intervention chirurgicale et d’une période de rétablissement prolongée son frère occuperait le pouvoir en tant que président par intérim.

À Miami, bien entendu, des gens ont dansé dans les rues. D’après les interviews le peuple cubain n’accepterait pas Raúl Castro et la Révolution cubaine s’effondrerait immédiatement. Suivant cette même logique, le département d’État a aussitôt condamné la passation des pouvoirs et exigé l’élection d’un nouveau gouvernement en toute liberté. Il a même offert son aide aux efforts visant à « œuvrer en faveur d’un changement démocratique » et souligné que les États-Unis étaient prêts à contribuer « à la transition de Cuba vers la démocratie » par tous les moyens possibles.

Mais cet appel au peuple cubain dans le but de travailler contre un gouvernement de succession a été totalement ignoré. Bien au contraire, le peuple a accepté la succession avec maturité. À ce jour, aucune manifestation de mécontentement n’a eu lieu. Raúl Castro n’a pas le charisme de son frère mais il est respecté et reconnu pour ses aptitudes administratives. Les Forces Armées, qu’il dirige, constituent l’institution la plus efficace et respectée du pays. Rien n’indique que Fidel Castro assumera encore la présidence. Nonobstant, tout fonctionne normalement à Cuba, contrairement aux pronostics officiels des États-Unis. De fait, la transition s’est déjà produite.

L’administration Bush continue de déclarer qu’elle ne négociera pas avec un gouvernement cubain avec la participation de Fidel ou de Raúl Castro. Résultat : elle reste à l’écart tout en se contentant de se parler à elle-même car elle ne dispose pas de moyens pour renverser le gouvernement. La seule solution serait d’entreprendre une action militaire majeure, mais l’administration est embourbée en Irak. La politique des États-Unis est donc tout à fait inefficace. L’administration refuse de négocier avec le gouvernement cubain. Et pourtant elle ne peut ni le changer ni l’obliger à adopter des politiques de son goût. En fait, la politique états unienne à l’égard de Cuba est une gêne. Lorsque, dégoûté, j’ai abandonné le service diplomatique en 1982, j’ai signalé dans mon premier article dans le New York Times que « Cuba semble exercer sur les administrations nord américaines un effet semblable à celui de la pleine lune sur les loups-garous ».

Voilà donc la situation. Nous ne nous transformerons peut-être pas en loups-garous mais nous sommes encore incapables d’aborder le sujet Cuba d’une manière rationnelle.

Wayne S. Smith
Wayne S. Smith est actuellement expert au Centre de Politique Internationale à Washington, D.C. Au moment d’abandonner le service diplomatique en 1982, en raison de désaccords avec la politique à l’égard de Cuba, il était le chef de la Section des Intérêts des États-Unis à La Havane. Il était réputé être le principal spécialiste du département d’État sur Cuba.