Cuba : les liaisons dangereuses



Celles et ceux qui tentent l'odyssée amoureuse à Cuba ont indiscutablement envie d'une histoire « à bout de souffle »[1]. Envolées, les mises en garde et autres leçons de prudence, une erreur valant mieux que mille conseils, le voyageur sautera dans le premier avion pour retrouver ses amours fantasmées.

Naïveté, courage, curiosité, cynisme, intérêt... Dans ce genre de quête mêlant souvent le meilleur et le pire des sentiments, la confusion l'emporte sur la vérité : ni les regards extérieurs, ni les personnes concernées ne détiennent l'interprétation correcte des faits.

Celui qui revient de ce pays suscite déjà en soi l'intérêt. Prononcez le mot « Cuba » et observez la réaction qui se dessine sur le visage de vos proches : les plus pudiques parleront de politique même s'ils pensent au sexe, les plus hardis vous lanceront un « Ahhhhhh...! » plein de promesses. « Tu reviens de Cuba ? Ahhhh...! J'ai une copine qui y est allée. Elle s'est bien amusée, dans tous les sens du terme. A la verticale, à l'horizontale, etc. » Une autre : « Il faut absolument que tu rencontres mon amie. Elle a connu un Cubain là-bas, il lui écrit des trucs de fou tous les jours. Elle hésite à y retourner. Qu'est-ce que tu lui conseilles ? »

Il serait vain de rationaliser ce qui ne l'est pas : l'univers des « Yumas[2] » et des Cubains n'obéit qu'à lui-même et leurs relations transgressent tous les « modes d'emploi du couple heureux et équilibré ». Elles forment en revanche un bréviaire de la nature humaine, une mine d'or pour les romanciers, les cinéastes, ou les sociologues enquêtant sur les couples mixtes et les rapports Nord/Sud.

Si l'on voulait en tirer une typologie, on pourrait parler de l'homme mûr en quête d'un fruit doré, à l'image du drolatique « M. Paul », 42 ans et « toujours vierge », dont Wolinski nous conte les nuits de fredaines auprès de Liuba... Sur la route entre Varadero et La Havane, j'ai un peu l'impression de me retrouver à côté de M. Paul, mais vingt ans plus âgé. Georges est belge, il habite Bruxelles et coule sa retraite auprès d'une épouse qu'il ne supporte plus. Quinze jours par an, il renouvelle son échappée cubaine. Sur place, Alicia l'attend...et ça fait des années que ça dure. « Ma femme n'aime pas trop que je parte seul à Cuba, elle ne sait pas tout, mais enfin, elle se doute. »

Le schéma inverse existe aussi, à l'image d'Ileana, danseuse à la peau cannelle, mariée à un Norvégien chauve et ridé à l'issue d'une cérémonie sans invités. « Deux mois après je me suis séparée de lui », m'explique-t-elle, mi-narquoise, mi-détachée. Ses histoires précédentes avec un Russe et un Italien avaient également tourné court. Mais cette fois, elle a des papiers et peut rester en Norvège où elle apprend la langue... Son prochain pays dépendra sans doute de la nationalité de son futur prétendant.

D'autres goûtent au confort matériel un temps, avant de se raviser... C'est le cas de Miguel, venu à Paris pour vivre avec une Allemande, puis rentré en catastrophe à Cuba six mois plus tard. « J'ai eu une crise d'angoisse, je restais seul toute la journée sans voir personne ou presque. En fait, j'étais devenu sa mascotte sexuelle. »

Je pense aussi au coup de folie de cette chanteuse suédoise plutôt connue, revenue à La Havane entre deux concerts, une robe de mariée enfournée dans la valise dans l'espoir de reconquérir celui qu'elle avait rencontré deux ans plus tôt. Éconduite par l'intéressé, elle est rentrée en Suède bredouille.

Dans cet entrelacs sentimental entre « occidentaux » et Cubains, on peine parfois à distinguer le dominant du dominé, les rôles s'inversent ou se figent, pendant que les différences culturelles demeurent bien ancrées... J'ignore ce qui fait perdre la tête aux visiteurs de l'île : si ce sont les embruns de La Havane, la mystique de la Santeria, les effluves de rhum, l'ostentation corporelle des femmes, l'audace assumée des hommes ou les danses impudiques qui subliment l'amour. A tous les âges, des histoires se nouent, avec leur lot de méfiance et d'antagonismes. Côté « Yuma », on redoute l'arnaque aux papiers, les dépenses inconsidérées réclamées par la famille et les techniques rodées des « jineteros » qui vivent de leurs contacts quotidiens avec les touristes. Côté cubain, on rumine parfois sur les intentions des étrangers épris d'exotisme sexuel, mais qui laissent l'objet de leur désir livré à son propre sort, une fois les vacances terminées.

On aurait tort de conclure à une réalité sentimentale entièrement viciée par l'absence de sentiments sincères. Je pense à Iván, qui a monté une école de danse en Suède avec son épouse, à Yoandri, qui apprend le suisse-allemand pour vivre à Zurich avec Beatrice, ou encore à Roberto, joueur de volleyball professionnel dépaysé en Roumanie, à plus d'une heure de Bucarest, où vit sa compagne. S'il a appris la langue et maintient son activité sportive de haut niveau, il se fait difficilement à la culture locale, trop fermée. Pour tuer l'ennui, il pianote sur son téléphone et appelle frénétiquement ses amis cubains disséminés aux quatre coins du monde. Contrairement à ce que l'on peut lire ça et là dans les forums, Cuba ne se réduit pas à un guêpier de jineteros. La culture de l'amour vénal est certes présente, elle a même accompagné l'essor du tourisme dès les années 90. Un tel climat porte inévitablement ombrage à n'importe quel Cubain qui, même sincère, sera accueilli par une défiance spontanée. Il ne faut cependant pas sous-estimer l'attachement des Cubains à leur île. Tous ne partent pas dans l'optique de lui tourner définitivement le dos. J'ai même eu la surprise de constater un léger phénomène de « retour au pays » pour quelques exilés ayant réussi à l'extérieur, mais faisant le pari d'un projet économique à Cuba. C'est le cas de Lino, sourire ripoliné, tee-shirt cintré et jean noir impeccable, revenu à La Havane après des années de vie à Oslo. Cette fois, c'est son épouse norvégienne qui fait le cheminement inverse. Ensemble, ils comptent monter leur école de danse dans la capitale.

 


[1]Film de Jean-Luc Godard, 1960.

[2]Surnom donné aux étrangers.