Cuba, un pays « figé dans le temps » ?



Le temps semble s'être arrêté à Cuba », peut-on lire dans le prêt-à-penser pour visiteur pressé...

S'il fallait se figurer les caprices de Chronos au moyen d'une image, ce serait une clepsydre secouée sans ménagement plutôt qu'un chronomètre sur pause : Ford des années 1950, Lada et voitures modernes, maisons coloniales et microbrigadas des années 1970, ventilateurs soviétiques et frigos chinois...

Autant de traces matérielles d'une histoire. Cuba, de toute évidence, n'échappe pas à l'emprise du temps. Celui-ci s'y écoule, il est vrai, d’une façon singulière.

Au tempo national

Naturellement, le temps rythme la vie de l'individu biologique... et social : le Cubain, sorte de prototype de l'homme pré-post-moderne, traverse les différentes étapes de sa vie à l'unisson avec ses compatriotes : la naissance suivie de la vaccination obligatoire et son stigmate de cubanité sur l'épaule gauche, l'école et les différents uniformes par classes d’âge, la fête des quinze ans pour les filles, le service militaire pour les garçons, pour certains l'université puis les deux années de service social scellent l'entrée dans l'âge adulte et le monde du travail...

La nation a ses rites de passage et le métronome est bien réglé : difficile d'échapper aux examens gynécologiques des vingt-cinq ans quand on est cubaine.

La libreta, le carnet d'approvisionnement grâce auquel les 11 millions de Cubains reçoivent des denrées de première nécessité très largement subventionnées, symbolise cette mise au diapason. L'arrivage du poulet constitue le rendez-vous à ne pas manquer.

Les 365 jours de l'année, on va chercher son pain quotidien, environ trente mille tout au long d'une vie compte tenu de la longévité locale. Les proches traînent parfois à déclarer les décès et certains morts restent plusieurs mois sur le carnet.

Un sursis, en somme, avant l'officialisation du trépas. Le nombre d’aliments figurant sur ce document s’étant réduit au fil du temps, les Cubains sont obligés d'aller faire leurs courses dans d'autres commerces : les dissonances dans la grande symphonie nationale ont tendance à se multiplier.

Comme une impression de déjà-vu

Si le souffle hebdomadaire est donné par les émissions de télévision, c'est l'année qui est au cœur du cycle avec des anniversaires à foison. Chaque profession a sa journée qui lui est consacrée. Par ailleurs, Cuba est sans doute le pays où les dates internationales établies par l'ONU sont le plus prises au sérieux, ce qui n'empêche pas les blagues sur la coïncidence entre la journée (nationale) du paysan et celle de la lutte contre l'homophobie. Les fêtes des mères et des pères constituent des moments forts.

On célèbre même l'arrivée de l'été, inauguré et clôturé presque officiellement. On ne saurait oublier les grandes fêtes nationales, 1er mai, 26 juillet ou encore un 1er janvier symbiotique : à la fois nouvel an et anniversaire du triomphe de la révolution. Chaque jour, l'éphéméride fait le tour des médias : batailles, naissances, décès, inventions... scandent le temps qui passe dans un éternel retour.

Lenteur et surprises

Le temps n’en finit pas de s’écouler dans l'attente du bus, pendant une connexion à internet... mais c’est surtout le travail qui donne ce tempo si particulier — mais c’est relatif — à la vie. Si seulement 150 km séparent un serveur de tacos mexicain d’un travailleur havanais, le fossé s’élargit brusquement quand il s’agit de rythme de travail.

La lenteur semble littéralement avoir été incorporée par des Cubains à la langueur et l’indolence proverbiales. Ici, l’expérience prime souvent, au travail comme dans la vie politique.

L’Assemblée nationale se réunit deux fois par an, les remaniements ministériels sont rares, les discours prônent des changements « à notre rythme »... et finissent, c'est indéniable, par se concrétiser : citons par exemple et dans le désordre, l'essor du privé, la place de la religion, le rapport à l'homosexualité, l'accès à internet ou encore la question de l'émigration. L’unification monétaire, en revanche, se fait toujours attendre.

Malgré l’arrivée de nouveaux visages, la télévision conserve ses figures indéboulonnables et les émissions de radio battent des records de longévité. Les informations, avec des nouvelles internationales qui font figure de parenthèse, donnent l'impression — apaisante à vrai dire — que rien ne se passe. Cuba, à cet égard, ressemble à un cocon. La monotonie guette, il faut en convenir.

Heureusement, l’imprévisible chasse l’ennui en faisant irruption, à l’instar d’une averse, prétexte à quitter un poste de travail. D’une coupure d’électricité qui change le cours d’une soirée. D’une glace dont le goût restera mystérieux jusqu’au terme d’une heure de queue.

De la valeur que prend le suffixe diminutif quand on dit ahorita (maintenant), un terme qui recouvre à Cuba une notion chronologique aux contours flous, un avenir plausible mais non certain. Ce suspense permanent est peut-être l’ingrédient secret qui donne sa saveur à la vie cubaine, son épaisseur au temps.

Enfin, comment ne pas évoquer la station d’informations en continu la plus vieille au monde, Radio Reloj et son tic-tac qui bat la mesure soixante fois par minute depuis 1947, imperturbable à ses soixante-dix ans ? « Cuba va » dit-on ici. À son rythme.