Damian Aquiles, un jaruqueño universel



Damian Aquiles partage son temps entre son foyer-galerie de la rue 25 n°1012 entre 2 et 4, dans le quartier havanais du Vedado, entouré d’anciennes résidences bourgeoises délabrées, et son foyer-atelier à Jaruco, village paisible situé à environ 50 km de La Havane.

Damian est obsédé par le travail. Et il le fait comme s’il lui restait seulement – à l’âge de 34 ans – quelques années de vie. Voilà pourquoi il est difficile de le rencontrer dans les réunions, soirées, cocktails et autres salons habituels du monde intellectuel et artistique havanais.

La présentation qu’il a gentiment offerte aux éditeurs de Cuba Absolutely à travers diverses pièces de son atelier du Vedado, nous a permis d’identifier clairement trois facettes du travail qu’il a réalisé au cours des deux dernières années. La première regroupe des toiles faites à partir de la technique mixte où l’on découvre une prédilection accentuée pour le collage et le dripping où l’abstraction est utilisée dans le but de provoquer un choc émotionnel sans les « entraves » de la représentation. Et même si l’emploi de gribouillages – gestes libres de l’écriture ou imitation de l’écriture automatique –, et notamment des graffitis contenant des mots clé, obligent surtout le spectateur à exprimer l’impact émotionnel qu’il ressent, selon une direction imposée par l’artiste.

Une autre facette, spécialement attirante pour les galeristes et collectionneurs, est celle axée sur de petites figures humaines errantes. Ces petits hommes anonymes, parfois monochromes, parfois multicolores, qui empruntent le chemin tracé par l’artiste, méditatifs, solitaires, n’étaient au début que des modèles qui seraient oxydés pour être ensuite imprimés sur les toiles. Cependant, tout d’un coup ils se sont émancipés et multipliés, pour occuper au nombre de 600 toutes les surfaces d’une galerie et se sont approprier, en groupes de 20 ou de 30, le coin privilégié d’une maison. Ils sont porteurs, de l’avis de l’artiste, d’un passé millénaire ; ils sont les représentants authentiques du temps que nous vivons ; ils expriment des situations contemporaines paradigmatiques que nous partageons tous avec ce modèle humain, sans perdre pour autant la dignité de quelque chose d’unique.

La troisième facette, qui émane sans doute du travail avec le laiton, comprend des carrés de ces mêmes déchets, parfaitement aplanis, cotés par le créateur, groupés dans une impeccable composition qui évoque les études de dessin faites par Damian entre 1992 et 1996, et qui rappelle inévitablement les conceptions de Theo van Doesburg et le critère de Piet Mondrian selon lequel l’art était la création de rapports élémentaires.

Un public trop attaché à ce qui est évident ne trouvera pas sans doute dans l’œuvre de Damian Aquiles les codes de ce qu’on appelle « la cubanité », mais un regard attentif trouvera dans le choix d’un matériel, dans l’utilisation d’un mot qui charge une toile de sens, dans la force de la foule anonyme, dans chacune des ses pièces, des signes d’une nationalité qui n’est point assumée par l’auteur comme une mode épidermique mais dont l’essence tente – comme demandait don Miguel de Unamuno, de chercher dans les entrailles du local et du circonscrit, l’universel, et dans les entrailles du temporaire et du passager, l’éternel.

…ces objets et imagesont en commun une qualité sobre et spartiate. C’est comme si les objetsquotidiens et banaux aient été façonnés, coupés, broyés et forcésd’offrir leur contenu expressif maximal dans un reflet inverse de cespolitiques officielles qui découragent l’expression personnelle etindividuelle, une allégorie de l’ironie et de la rouille. D. Eric Bookhardt

Jaruqueño : habitant du village de Jaruco