De l’eau, ma belle?



La Casa de la Tinaja (la Maison de la Jarre) est unique en son genre à Cuba. Presque cachée dans une des rues les plus empruntées de la ville, elle étanche la soif de voyageurs venus des quatre coins du monde. C’est aussi un endroit qui permet de comprendre la ville et qui vaut toutes les explications des livres et des musées.

Par: C. Medina

« Le Pape est passé par ici, ça va de soi ! » me dit-lance Pedro Pablo Oropesa, en servant un autre verre d’eau, le troisième depuis que je suis entrée à la Casa de la Tinaja. Je n’en doute pas. Le mystère a son charme. Des dizaines de photographies accrochées au mur suivent la conversation ; sur toutes le Saint-Père sourit, sur certaines il pose avec une célébrité et sur d’autres il apparaît aux côtés de quelqu’un qui, fatigué d’avoir marché dans la rue Obispo, trouve de l’eau, de l’ombre et un sourire dans ce coin caché de la rue Madera.

« On m’a volé la photo du Pape et celle avec Fidel [Castro]», me glisse-t-il. Dans un coin, une femme déplace des sacs contenant des déchets recyclables (bouteilles, canettes, cartons) : elle n’arrête pas de parler, des fois à Oropesa, d’autres fois sans interlocuteur dans un charabia à peine compréhensible. Elle remplit sa bouteille plastique d’eau.

Je demande au propriétaire combien de personnes il sert chaque jour. « Bonne question ! Si tu crois que je compte… il y a des enfants, des jeunes, des adultes, du monde qui a soif et qui passe dans la rue, de tout, des médecins, des docteurs, des instituteurs…on ne peut refuser de l’eau à personne. »

C’est en 1952 qu’Oropesa, âgé de 75 ans, a lancé son initiative. « Ici, avant, il y avait une école catholique. En 1959 certains curés sont partis, ceux qui n’étaient pas pour la Révolution ». Entre deux poignées de mains, Oropesa évoque l’histoire nationale et il raconte comment il a vécu ces événements. Les uns après les autres, les verres d’eau viennent étancher la soif des marcheurs.

Sur les murs, on peut lire de quelle façon la ville s’est débrouillée pour approvisionner en eau potable sa population à l’époque coloniale. « Le fleuve le plus proche, La Chorrera –aujourd’hui Almendares- était situé à plusieurs lieues et l’eau était transportée dans des tonneaux ou dans des jarres, chargés à dos d'âne ou sur des bateaux, en longeant la côte ».La Zanja Real (la tranchée royale), l’aqueduc Francisco Albear, les négoces entrepris pour amener l’eau à la population, le commerce de l'eau potable vendue à la population : des solutions plus ou moins réussies visant à pallier la pénurie en eau potable, tout cela contenu dans ces mots, autant de mots qui se rappellent à notre mémoire et qui servent d’alerte par les temps qui courent : la sécheresse est arrivée à Cuba et La Havane en souffre.

« J’ai toujours aimé travailler ici », confie-t-il. Oropesa s’occupe tout seul de ses clients, il n'y a de la place pour personne d'autre… « Je suis très heureux et fier de pouvoir servir les gens », ajoute-t-il. C'est donc avec plaisir qu'il bout l’eau dans d’énorme casseroles posées sur le frigo du local ou qu’il entretient les filtres datant de 1913 : « il faut les sortir, bien les laver avec une brosse pour enlever la magnésie, filtrer l’eau et enfin la boire, ma belle ».

Je lui demande si l’augmentation du tourisme à changé sa dynamique. Oropesa ne semble pas inquiet : « et comment ! Il y a beaucoup de touristes qui viennent à la Casa de la Tinaja et ils viennent vérifier ! Je leur explique que c’est la maison de l’eau au service de ses habitants pour que personne n’ai soif sur la route.

Oropesa ne veut plus de questions. Il n’a pas besoin de le dire. Il m’invite à poser pour une photo depuis mon téléphone. « Allez, en avant, et vive Fidel », me dit-il. Je promets de lui ramener la photo imprimée. Pendant qu’une autre femme s’installe au comptoir, observe le lieu, se remet du soleil, de la chaleur, du va-et-vient incessant d’Obispo.

Oropesa me regarde, sourit et la regarde : « de l’eau, ma belle ? »

Traduction : B.F