De Manzantín, Mme Bernhardt et la « cubanité »



Que disent les Cubains dans une situation difficile ou désespérée ? De nombreuses expressions de l’imaginaire linguistique utilisées aujourd’hui à Cuba révèlent de curieuses histoires.


À Cuba, depuis un siècle et demi, quand nous sommes dans une situation sans issue, nous disons sentencieusement : « Même le torero Manzantín n’y peut rien. » Le célèbre matador Manzantín, de son vrai nom Mazzantini, n’était même pas Cubain, il était mi-basque mi-italien.

Il est arrivé à Cuba, qui appartenait encore à l’Espagne, à la fin de 1886 avec une réputation de galant homme exceptionnel. On disait que ses coups d’épée n’étaient pas moins redoutables à l’extérieur qu’à l’intérieur des arènes.

Habile en politique, séducteur irrésistible, cet homme, qui était aussi polyglotte et très cultivé, fut reçu dans le port de La Havane entre applaudissements et soupirs, au son du paso doble peu harmonieux composé en son honneur.

Quelques semaines après, ce même port bouillonnait d’émotion pour l’arrivée de Mme Sarah Bernhardt à La Havane. L’actrice secoua la ville avec sa beauté et son jeu exceptionnels et avec ses aventures peu pudibondes, qui faisaient régulièrement les gros titres de la presse internationale.

Certains chroniqueurs assurent que la liaison entre le torero et l’actrice a commencé suite à l’impeccable interprétation par la diva du rôle de Marguerite Gautier dans La Dame aux camélias, lors d’une représentation unique au théâtre Tacon, quand le torero lui rendit visite dans sa loge.

D’autres croient savoir, c’est le cas du Figaro, que c’est dans les arènes d’Infanta et Carlos III que le plus grand matador de l’histoire a conquis la fiancée du siècle avec son épée nue et son costume de lumière ensanglanté, lors d’une corrida à guichets fermés.

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que Sara Bernhardt et Don Luis Mazzantini le torero se sont lancés dans une relation intense et brève, comme si tout avait été écrit d’avance, avec pour théâtre les chambres de l’hôtel Inglaterra, dont les fenêtres laissaient entrer toute la nuit des tropiques.

C’est cette prouesse héroïque qui a éternisé Mazzantini dans l’imaginaire linguistique du peuple cubain. Il faut dire qu’ici, où la sensualité fait davantage l’admiration que la témérité, on a davantage de sympathie pour le succès dans les draps que dans les arènes de Troie ou les neiges de Leningrad. Et ça, même le torero Mazantín n’y peut rien.

 

Traduction : F. Lamarque