De pinareños et pinareñadas



Naître à Pinar del Rio – la plus occidentale des provinces de Cuba – c’est venir au monde avec un « san-benito ». Ou comme si le docteur, en donnant des petites tapes sur les fesses du bébé, le marquait d’un sceau : Tu seras idiot, tu seras idiot, tu seras idiot, et ainsi jusqu'à ses premiers cris. Plus tard, qu'importe la commune dans laquelle il vit, sa trajectoire professionnelle ou son histoire personnelle, sa race, son sexe, son âge ; les « pinareñadas » bien ancrées dans l’imaginaire populaire le poursuivront et lui façonneront une réputation moqueuse.

Il ne s'agit pas d'un phénomène exclusif. Dans tous les pays du monde il existe un village ou un groupe social connu comme stupide, idiot, nigaud… bref. En Espagne se sont les galiciens, on m’a dit que dans l’ancienne Union Soviétique c'étaient les moldaves, au Venezuela ce sont les gochos, en Europe les belges et, à Cuba les pinareños. Cette particularité te distingue, ajoute des nuances à ton existence.

Comme quelqu'un de très cher m'a dit, dans un rapide parcours philosophique de ma vie, évoquant mon identité : tu es cubaine, femme, jeune, journaliste… et pinareña ! Le détail final, accompagné d'un éclat de rire sonore, pointe vers le soupçon planant sur chaque pinareño qui se respecte : Qu’importe que tu sois brillant ou les raisons de tes différences et distinctions, ton origine te rend commun à un groupe, et d’une certaine façon elle déterminera qui tu es. Mais pour les « petits malins » de ma contrée c’est aussi la justification parfaite ou la conclusion finale pour toute action dans laquelle on n’a pas œuvrer intelligemment ou comme on aurait dû s’y attendre, ce qui n'est pas la même chose.

Depuis que j'ai l’âge de raison le persiflage cubain me poursuit. J'ai déjà perdu le compte du nombre de fois où j’ai dû écouter l'histoire de la bétonnière laissée dans le cinéma, l’œuvre, évidemment, d'une brigade de constructeurs pinareños, qui après avoir terminé le travail dut briser un mur pour sortir l’engin du bâtiment. Je crois que c’est une des plus célèbres, mais il y a aussi celles-ci : la discothèque située à côté des pompes funèbres, la maison construite autour d'un réverbère – ces deux cas avec un certain fondement –, mais  la répétition de ces anecdotes parvient à l’extrême de l’improbable. De même, la façon particulière qu’ont hypothétiquement les pinareños de récolter les mangues : d'abord ils montent dans l’arbre, ils vérifient que le fruit est mûr et prêt à être savouré, ensuite ils redescendent et commencent à jeter des pierres pour faire tomber ce fruit. Mon père est pinareño et je jure qu’il ne procède pas ainsi. Il y a des dizaines de milliers d'anecdotes comme celle-ci, qui montrent la nature candide, ingénue, idiote de mes compatriotes.

Dès les premiers instants passés dans un nouveau groupe, après la kyrielle de faits qui démontrent l’estampillage habituel, suit l’irrémédiable question : Mais tout cela est vrai ? Alors je ne sais que dire. Au début je partais en défense de mes gens, mais ensuite j’ai découvert que je perdais mon temps. Après tout, nous nous distinguons aussi pour être la terre du meilleur tabac du monde, par les mogotes de Viñales, cet admirable paysage, unique dans toute l'île, et certains à partir de leurs expériences personnelles nous identifient comme buena persona « des gens agréables », une autre caractéristique qui, à Cuba, est pleine d’ambiguïté : désintéressés, bons amis, sains… mais ce dernier trait apparemment en excès et… une fois encore, ça amènera aux blagues douteuses.

Il y a des années, quand je suis arrivée à la capitale, une idée « pinareña » m'a fait penser que si je démontrais avec des faits la fausseté des présuppositions ou, en dernier ressort, que la généralisation n'est pas juste, je me libérerais des moqueries et, surtout, des soupçons. Cela n'a pas fonctionné. Ce qui peut arriver a n’importe qui par distraction ou par manque d’attention ou pour mille et une raisons, à moi et à tous ceux de ma province, nous arrive  parce que nous sommes de là-bas.

Nouvellement, les histoires, l'éclat de rire, auquel tu participes à la fin car il n’y a pas d’autre remède, et parce qu'il est vraie que tant d’absurdité finisse par être drôle.

Le pire est qu'il ne s'agit pas toujours de soupçons de la part d’inconnus. Le cadenas de chez moi s'est cassé. On m’en a apporté un nouveau avec trois clés. La personne avec laquelle je vis depuis quatre ans n'a pas pu éviter de m'appeler de son travail : « Ne met pas le cadenas à la porte, étant donné que tu es en train d’écrire sur les « pinareñadas », tu serais capable d’en faire une des tiennes qui me laisserait à la porte jusqu'à dix heures du soir. » Je ne sais pas comment le prendre. Il me connaît trop bien, ou le « san-benito » devient vraiment lourd ?

Une chose est certaine : Pinar del Rio et ses gens font partie de la légende populaire cubaine. Après tout, ce n'est pas si mal. Au moins nous donnons de quoi raconter.