Décembre : le culte de la famille à Cuba



Par Marie Herbet

« Reviens pour Noël, je te préparerai ce que je sais encore faire de mieux : des cordons bleus. » La spécialité de Santiago est plutôt iconoclaste pour un festin de fin d'année, mais je ne m'en étonne guère. A Cuba, le 25 décembre, pas de grand-messe gastronomique autour d'une dinde, encore moins de pâtisseries crémeuses ornées de sapins ou de bonhommes rouges en sucre. Ce qui compte le plus, à cette époque de l'année, c'est de retrouver en famille, et le plus largement possible.

Le soir de Noël, les Cubains feront tout pour s'offrir le luxe suprême d'une tranche de viande de porc. Pour l'occasion, certains tenteront même de se procurer un peu d'huile d'olive, distillée au compte-goutte : si abordable en Europe, le condiment se rapproche là-bas du montant du salaire moyen. D'autres se mettront aux fourneaux pour concocter leur menu favori : une soupe façon minestrone chez Franklin, une paëlla chez Sara, du saumon fumé chez Gloria, directement ramené de Suède, où vivent son frère et sa belle-famille. Le repas pourra être arrosé de Fortín, un vin sucré produit sur place. Dans les provinces, la fête se prolonge le lendemain, où la célébration de la famille et l'attachement aux racines sont mêlés  : les Cubains ayant quitté leur région natale pour s'établir, le plus souvent, dans la capitale du pays, réalisent un pèlerinage de retour aux origines. Ils sont alors accueillis de la manière la plus festive qui soit : l'ambiance est à la fête de village.

En France, Noël s'est déchristianisé. A Cuba aussi. Il faut dire que l'évangélisation de l'île a plutôt échoué. En 1969, la fête est carrément abolie : pas un jour férié à perdre, les Cubains sont envoyés dans les champs de cannes à sucre, priorité à la « grande récolte ».

Depuis la fin des années 90, époque marquée par la visite du Pape Jean-Paul II à Cuba, Noël est à nouveau chômé. Mais culturellement, l'une des fêtes les plus emblématiques de l'île ne se produit pas le 25 décembre. Elle a lieu une semaine plus tôt, le 17 décembre. Ce jour-là, des dizaines de milliers de Cubains convergent vers l’Église du Rincón, au sud de la Havane. Le cortège est à l'image du pays : métissé. On y honore Saint-Lazare, personnage évoqué dans la Bible, que la religion afro-cubaine se réapproprie sous la forme du dieu des souffrants, atteint de la lèpre et puni pour ses infidélités, puis absout de ses péchés.

 Dans les rues de la capitale, et partout ailleurs dans le pays, l'heure n'est pas à la ruée commerciale, loin de là. Noël se fête en toute discrétion, sans consumérisme. L'échange de cadeaux n'est en rien une figure imposée. Il peut cependant avoir lieu, surtout si les familles accueillent leurs proches expatriés, qui profitent de cette période pour revenir les bras chargés. Mais l'ambiance n'a rien à voir avec celle, plus fulgurante, des anniversaires, où les mères redoublent d'efforts pour gâter leur chérubin : décorations, gâteau géant et « piñata », cette pochette surprise remplie de bonbons, sont les attributs indispensables de la fête.

 Même sans consommation effrénée, La Havane reste animée, parcourue par les touristes en quête de chaleur. Après la « nochevieja », vient la « nochebuena », qui matérialise la fin de l'année écoulée et le début de l'année suivante. Là encore, le folklore afro-cubain prend toute sa place, puisqu'il engage la parole des « babalaos », prêtres de la santeria, chargés de divulguer, au 1er janvier, les oracles de l'année.

« Tout le monde y jette un œil, même les dirigeants », me glisse une santera. Au menu de 2016, les sacerdotes avaient prédit une recrudescence d'attentats terroristes et de flux de migrants. L'ouragan Matthew comme la mort de Fidel Castro, en revanche, semblent avoir échappé à leur sagacité. Événements heureux ou malheureux, les Cubains oublient tout à l'heure d'exécuter les rituels qui animent le jour de la Saint-Sylvestre : certains brûlent une poupée de chiffon, d'autres déversent un seau d'eau derrière le pas de leur porte, quand les santeros allument des bougies en l'honneur du dieu Elegua, et procèdent à des « lavements » de l'âme. Autant de rituels pour conjurer le mauvais sort...jusqu'à l'année suivante.