« Déjeme hacerle una pregunta… »



Autrement dit : « Je peux vous poser une question? ». Combien de fois par jour un Cubain est-il amené à prononcer et à entendre cette phrase ? Il faut bien le reconnaître : les Cubains adorent parler.

Photos : Yen Cordero

Par: P. del Castillo

Assis depuis un quart d’heure à peine sur un banc à deux pas de la bibliothèque de l’Université de La Havane, l’auteur de ces lignes a déjà dû répondre par deux fois à la fatidique question… qui n’en est pas une. Cette interrogation, tout à fait rhétorique, sert simplement d’amorce : les Cubains ont le contact facile et c’est souvent sans préambule qu’ils s’adressent la parole, naturellement, pour un oui ou pour un non. La simple demande de renseignement tourne souvent à la conversation et il n’est pas rare que celle-ci s’éternise. Aux dires des Cubains eux-mêmes, le « chisme » ou commérage, est un véritable sport national. Alors, pourquoi parlent-ils autant ? Parce qu’ils aiment ça, me direz-vous.

Sans doute, mais à y regarder de plus près, ce n’est pas qu’une question de choix. En effet, ici, hors des circuits touristiques, rien ou presque n’est indiqué. Pharmacies, épiceries, coiffeurs, plombiers, menuisiers… les petits commerces sans enseigne sont légion. Alors certes, généralement, on connaît le quartier dans lequel on habite. Mais que dire des bâtiments officiels anonymes ? Une fois à l’intérieur, les choses ne s’arrangent guère et impossible de parvenir au service recherché sans demander deux ou trois fois son chemin.

Que dire encore des arrêts de bus : quand panneau il y a, les noms des lignes indiquées n’existent plus depuis des années. Une fois dans le bus, vous chercherez en vain un écran vous indiquant le prochain arrêt. Si vous vous lancez à l’assaut du bitume en voiture, n’oubliez pas votre carte routière, la signalisation laisse à désirer. Plus généralement, au quotidien, les conditions de vie de la population poussent à la communication : c’est souvent par un voisin que l’on apprend l’arrivée -mensuelle et aléatoire- du poulet rationné à la charcuterie, c’est encore à lui qu’il faudra recourir en cas d’absence lors de la fumigation (pour lui confier les clés de l’appartement)… et la liste des raisons qui portent votre voisin à toquer à votre porte est interminable. Vous voulez dénicher une bonne affaire ? Malgré le développement des petites annonces sur internet, le bouche à oreille reste un bon choix. En un mot donc : les Cubains parlent souvent parce qu’ils y sont contraints.

Néanmoins et de toute évidence, ils n’ont nul besoin d’un prétexte pour engager une conversation qui jouera les prolongations, et pour cause : les Cubains partagent tous beaucoup de choses en commun. Cuba reste une société extraordinairement homogène pour l’observateur étranger. Imaginez un pays où l’immense majorité des habitants ont des expériences similaires. À de rares exceptions près, tous les Cubains passent par la même école, les garçons font le service militaire, la grande majorité des salariés travaille pour le même employeur (l’État), et la quasi-totalité de la population est affiliée à des organisations de masse.

Malgré d’importantes transformations depuis le début des années 1990, une très grande partie des Cubains partage des conditions de vie presque identiques : on se déplace généralement en transport en commun (bus ou taxi collectif), tous les Cubains possèdent un carnet de rationnement, les inégalités en matière de salaires restent beaucoup moins criantes qu’ailleurs. Oubliez le discount, le hallal, le kasher, le bio : sur les tables cubaines, on retrouve immanquablementle même riz, les mêmes haricots, idem pour les pois, les œufs, les croquettes, le porc ou le poulet… Bref, les modes de vie sont bien moins différenciés qu’en Europe ou aux États-Unis par exemple.

Au niveau de la consommation culturelle, cette même homogénéité frappe l’observateur habitué à des sociétés, dites « postmodernes », où l’individu consomme à la carte, dans sa bulle technologique. Ici et malgré l’arrivée progressive du Wifi sur les lieux publics, la télévision règne en maître. La TNT, qui a diversifié quelque peu le paysage télévisuel cubain, a beau avoir fait une entrée remarquée dans les foyers, certaines créneaux font toujours le plein. L’émission humoristique du lundi soir « Vivir del cuento » a des allures de grand-messe. Scotchés devant leur poste, les Cubains ne perdent pas une miette des sketches, aux textes parfois très critiques, qui alimenteront les conversations de toute la semaine. Les feuilletons cubains et étrangers sont toujours très suivis. Quant aux informations, c’est bien simple, il n’y a qu’un seul JT pour toutes les chaînes. Autant de raisons qui rendent les conversations plus probables.

Une société où l’oralité a toute sa place en plein XXIe siècle, des références communes, celles d’une nation où le lien social a toujours du sens... Jusqu’à quand ? C’est un autre débat. Mais il faut bien le reconnaître : les Cubains adorent parler.