Depuis le 14 janvier à Cuba

Voyageurs, émigrants et émigrés



Par Francis Rosemond

Entre 2000 et août 2012, près d’un million de Cubains ont voyagé à l’étranger, pour des motifs personnels, selon de récentes sources officielles. Plus de 99 % des candidats à un voyage, durant cette même période, ont obtenu un « permis de sortie », après avoir reçu et fait légaliser leur « lettre d’invitation ». Quant au 0,6 % environ restant, les autorités ont jugé que les conditions n’étaient pas réunies. A partir de ce qu'on appelle ici des « raisons fondées » (razones fundadas).

« Permiso de salida » (le permis de sortie) et « Carta de invitación » (la lettre d'invitation) sont les deux piliers incontournables et historiques dans le parcours ardu de tout candidat cubain au voyage que ce soit pour Miami ou toute autre destination sur la planète (soit « dans plus de 150 pays »).

Ces deux piliers viennent de tomber. Le virage –négocié- pris par les autorités, entre 90 et 180 degrés selon les sources, est « historique». Désormais chaque fois que l’on parlera de « voyages », de « départs », on ne manquera pas de citer le mardi 16 octobre 2012 et le lundi 14 janvier 2013, respectivement date de la publication au Journal Officiel (« La Gaceta Oficial ») des modifications de « la Loi Migratoire » et date de leur entrée en application.

Le décret-loi n°302 ne modifie-t-il pas la loi migratoire n°1312 datant du 20 septembre 1976 ?

Pour la première fois depuis bien longtemps, la population a un vade-mecum, de A à Z, sur les voyages et sur les « salidas », les souvent très attendues « sorties ».

Pour tout voyage, à des fins personnelles, il suffira dorénavant d’avoir un passeport « courant » en cours de validité…Côté départ, la limitation principale viendra de l’argent dont dispose le voyageur et des prix pratiqués par les compagnies aériennes, comme pour n’importe quel voyageur, de n'importe quel pays.

Alors, est-ce aussi simple aujourd'hui? Dans la réalité, pas vraiment... Si le voyageur cubain peut désormais faire ses valises et séjourner à l’étranger autant de fois qu’il le désire, il devra le faire par tranche de deux ans (au lieu de onze mois), selon la nouvelle loi. Au-delà de ces deux ans (la prolongation est prévue avec des exceptions qui seront examinées au cas par cas) le voyageur sera déclaré «illégal».

Dans notre dédale dans la Gaceta, on précise aussi le cas des biens de ceux qui veulent « partir ». Ils pourront en « disposer » avant leur départ. Donc plus de « nationalisation » par « confiscation » systématique, comme le stipulait une loi de 1961. Il en est de même pour ceux qui seront dans l’avenir déclarés « émigrés», leurs biens reviendront à la famille qui est restée au pays.

Comment les Cubains voient cette nouvelle loi ?

Avant le 16 octobre dernier, la population pressentait dans les très grandes lignes ce qu’allait annoncer le quotidien Granma sur 4 colonnes à la une.

Une page se tournait que la grande majorité des cubains qualifiait d’ « historique » ou de « très positive » alors que d’autres, grincheux par nature, par fonction, de bonne foi ou de mauvaise foi, par profession, trouvaient que ces mesures et toutes les autres figurant sur le Journal Officiel (La Gaceta Oficial) n’étaient que des mesures « cosméticas ». Ils qualifieront aussi de « cosméticas » toutes ces autres mesures qui peu à peu vont améliorer l’arsenal du voyageur. Car ce n’est qu’un début, dit-on du côté des autorités.

Pour Samuel, ces premières mesures sont « sages, intelligentes et positives », pour Beatriz, « désormais, seuls les consulats étrangers pourront maintenir leurs restrictions », pour Otto, « cela va dans le bon sens pour la réunification des familles »…On sent que la loi (non écrite) de « la oferta » (l’offre) et «la demanda» n’est pas étrangère à l’élaboration de ce net assouplissement des conditions de voyages.

Depuis le 14 janvier, date d’entrée en vigueur de « la actualización de la Politica Migratoria », les voyageurs cubains vont partir à l’étranger, normalement, pour aller voir leurs familles, leurs amis, etc…Et pourquoi pas faire du tourisme...

De l’autre côté de la frontière

Cette nouvelle réglementation signe la fin du « permis de sortie » (150 CUC) et « la lettre d’invitation » « légalisée » (à partir de 150 CUC et beaucoup plus). Finies donc ces tracas administratifs, ces lourdeurs bureaucratiques, on l’aura compris.

Mais il n’en reste pas moins que voyager est une chose, séjourner dans un pays étranger en est une autre, hier comme aujourd’hui. Si la question du nouveau voyageur et/ou émigrant est nettement éclaircie, celle du nouvel immigré reste en suspens. Faciliter les voyages ne veut pas dire faciliter et officialiser les séjours, démarche qui là, revient aux autorités des autres côtés de la frontière. Car dans cette affaire, il y a d'autres parties, par exemple pour les Etats Unis la Sección de Intereses US et tous les autres consulats qui continueront d’exiger visas et parfois même une Lettre d’Invitation, ainsi que l’ont rappelé régulièrement les autorités depuis le 16 octobre.

C'est un peu comme si on avait voulu lancer la balle dans le jardin de ces consulats. Ce n’est là qu’une image, pas un début sournois d’analyse. Comme il est fort probable que nos voyageurs cubains choisiront en majorité la destination Etats Unis, les réponses ou « ripostes » de la « Sección de intereses » seront à suivre avec attention. Pour le moment, les USA maintiennent leur statu quo, se limitant à dire que, pour eux, rien n’a changé quant aux visas, à sa gamme de visas, visite, regroupement familial, etc, etc. Côté destinations européennes, aucune vague ne semble se dessiner, qui plus est du fait d'une crise économique touchant de nombreux pays.

Si ces formalités nettement plus simples constituent une bonne nouvelle pour la population qui souhaite voyager ; pour les autorités c'est un nouvel objectif affiché de « la poursuite de la normalisation des relations de l’émigration avec son pays d’origine ». Un deuxième objectif est, cela va de soi, d’amplifier le plus possible les conditions de « mouvements» de migration « légale, ordonnée et sûre » afin, sous-entendu ou non, de réduire le plus possible les départs sauvages. Ces trois derniers adjectifs figuraient d’ailleurs dans les termes de l’accord bilatéral de septembre 1994, non respecté par Washington.

Il est généralement admis que près de 1,5 million de Cubains et leur descendance vivent à l'étranger (près de 900.000 en 1980, selon le recensement US). 87 % d’entre eux vivraient aux Etats Unis (68 % en Floride où elles représentent 6,5 % de la population de cet Etat, soit la plus forte proportion de « Latinos »).