« Dernier recours »



El Ultimo Recurso est le nouveau spectacle de la compagnie Los Hijos del Director (LHDD).

Je ne sais pas pourquoi, mais assister à une représentation de danse contemporaine m'oblige à réfléchir. L'ambiance dans la pénombre d'une petite salle est propice à la pensée, peut-être ? Un public de vrais amateurs, des érudits de la danse sont venus chercher une émotion que sont censés transmettre les corps dans des mouvements racontant une histoire.

Dans les premières minutes, concentré à capter chacun de ces mouvements, je cherche à comprendre. Que racontent-ils, que cherchent-ils à exprimer, quelles sensations suis-je censé ressentir ? Une base mécanique, des déplacements géométriques, des mouvements complexes, rapides et répétitifs, me font penser qu'ils fabriquent quelque chose. Avec George Cespedes, l'auteur de ces mouvements, la cadence au travail à la Chaplin dans Les temps modernes ou les déplacements à tendance militaire ne sont jamais très loin. Une position des danseurs quadrillée, des gestes secs et précis, des déplacements rectilignes et simples rappellent l'ordre des bataillons ou celui des usines du début du XXe siècle. Ce fameux Ultimo Recurso ne serait-il pas l'homme ? L'homme au travail, l'homme durant la bataille ? Je me prends à chercher dans la suite de la chorégraphie les éléments qui viendraient valider cette lecture. Au second acte, chacun des six danseurs présente un solo sur une musique émouvante, puissante de poésie narrée en différentes langues. Les mouvements proches du sol transmettent une certaine tristesse, un désespoir affirmé par les postures de chaque acteur terminant sa performance par des larmes sur des visages transfigurés par la peur ou la haine, ou les deux. On tente de nous rappeler le contraste entre la vie professionnelle dans des usines ou dans des groupes sociaux plus ou moins militarisés et la vie privée où, affaibli par l'effort, sans réel but, l'homme tend au désespoir. Cette lecture me convient, d'autant plus que, l'après-midi même, j'écrivais sur le thème : vie professionnelle et vie privée...

Au fur et à mesure que l'on entre dans le spectacle et sa lecture géométrique accessible presque à tous, mes pensées se perdent. Les mouvements rapides et complexes sont de plus en plus difficiles à suivre, ils se confondent devant mes yeux et donc dans ma tête, et, petit à petit, me font dériver ailleurs. Je commence à me sentir concentré et me voilà qui réfléchis intensément sur des sujets pseudo-philosophiques, bercé par la cadence de la danse. George et ses mouvements ont le chic pour me mettre dans cet état, et le pire est que ça dure, au moins jusqu'au lendemain. Ces chorégraphies, ces mouvements, l'expression de ces visages que j'ai pourtant du mal à suivre jusqu'au bout, me perturbent. Légèrement... mais quand même, je me surprends à réfléchir sur le contexte cubain, sur l'avenir de la société, sur les conditions de vie de ces danseurs, de leurs spectateurs, de La Havane, de Cuba et du monde.

A chaque fois, il réussit son coup, George ! Avec son allure de friki (les héritiers des hippies, à la cubaine), il écrit et traduit en dansant un État rigide, autoritaire, un État se disant souverain et qui utilise ce prétexte du protectionnisme seulement motivé par la peur d'évoluer et d'appartenir enfin au monde contemporain. La danse contemporaine doit refléter le monde d'aujourd'hui. Cuba et la personnalité de George Cespedes transmettent une vie faite de travail abrutissant dans un environnement rigide, à tendance militarisé, intolérant aux changements où vivent des Cubains jeunes mal dans leur peau, à la recherche d'un idéal, ne trouvant que le désespoir. C'est encourageant.

Après une heure vingt de spectacle, véritable performance physique pour ces six danseurs-acteurs, le public initié est debout ,applaudissant de façon ininterrompue plus de trois minutes. C'est un triomphe !

On se retrouve tous dehors et personne ne quitte la petite cour du théâtre Ciervo Encantado, dans le Vedado. La tradition veut qu'on salue chaleureusement les protagonistes. « Alors, c'est quoi El Ultimo Recurso ? » Bizarrement les spectateurs spécialistes font peu de commentaires sur ce qu'ils ont vu et compris, de peur de se tromper, probablement... Moi, j'y vais de mes théories : « Eh bien, c'est l'homme ! » Et personne ne me contredit.

On discute de la future tournée en Allemagne, de l'espace de répétition de la troupe, on salue tous les danseurs qui enfin sont sortis. Et je demande à Maraca, la première danseuse de la troupe : « Quelle a été l'inspiration ?

— Demande à George ! » me rétorque-t-elle. Décidément, pas facile de percer les mystères du message...

« George ! Et la source d'inspiration ?

— Y'en a pas ! » Sa réponse était à prévoir. Mais miracle, il se reprend et se lance dans une explication. Probablement motivé par le besoin de remettre à niveau nos relations. La compagnie ne peut honorer le contrat de sponsoring que nous avons ensemble. Je n'en fais pas une affaire d'État car je m'y attendais. Comme dit l'autre, la meilleure façon de perdre un ami, c'est de lui prêter de l'argent. Ce à quoi j'ajoute : il ne faut donc pas prêter sinon donner. L'affaire est clause. George, motivé, en pleine forme psychologique et soucieux de décharger sa conscience, raconte. Les six derniers mois furent très difficiles, il pensait tout arrêter. On a beau être le meilleur chorégraphe de danse contemporaine de Cuba, créer une compagnie dans les conditions actuelles du pays n'a rien de simple. L'État a jeté l'éponge de la culture... Jusqu'alors largement subventionnée, elle devient le cadet des soucis du gouvernement qui simplement incite à ce que chaque centre culturel soit autonome économiquement sans pour autant faciliter les démarches d'indépendance, notamment la possibilité de faire payer les spectacles. Au résultat, une compagnie comme LHDD est une entreprise qui n'a pas la possibilité de facturer à Cuba. Et tout est comme ça.

« Alors que je pensais que nous allions disparaître, un ami allemand est venu me proposer de participer au festival de Stuttgart l'été prochain. » Le voyage, c'est l'espoir à Cuba, et comme par magie, la motivation est revenue.

« Participer à ce festival est notre ultime chance... » Et c'est là que je tilte: El Ultimo Recurso, c'est le voyage en Allemagne pour sauver la compagnie. On est loin de mes réflexions métaphysiques sur l'avenir de l'homme avec pour épicentre la société cubaine...

« On est partis avec une base de mouvements qui m'est propre, on a essayé de refléter le dernier espoir avant la disparition. Et pour les solos, chacun y est allé de sa propre inspiration, je les ai laissé faire et je ne sais même pas ce que chacun a exactement voulu exprimer. »

D'accord, on est là à se creuser la tête pour déchiffrer un langage complexe et recevoir un message traduit en émotion, et eux, ils improvisent...

Pas vraiment de message ? Si, mais pas celui qu'on attendait. C'est le message qui reflète l'actualité d'une compagnie qui tente de survivre, et à travers elle, tout le système de la culture cubaine. Le voyage en Allemagne a intérêt à porter ses fruits pour que la compagnie sorte enfin de « cette malédiction de l'eau qui nous entoure de toutes parts » pour qu'on la reconnaisse pour son immense talent, ses prouesses techniques, son message cubain contemporain. Il faut que LHDD vive pour transmettre à Cuba et hors de Cuba le message de jeunes qui ont un monde à construire, qu'ils le disent, le crient, le chantent et le dansent, et que nous devons absolument les écouter et les voir.