Des femmes babalawos ?



Nidia Águila de León est une cubaine consacrée comme prêtresse d'Ifá dans la religion Yoruba, à savoir, Iyaonifá, c'est-à-dire qu’elle a été authentifiée au même rang que les hommes investis babalawos ou prêtres d'Ifá, la plus haute hiérarchie de la santería cubaine.

Cet événement a mis sur la sellette l’ancienne polémique sur le rôle des femmes dans la religion, si elles peuvent aspirer ou non à cette condition, sans être répudiées et même signalées comme profanatrices des ordres religieux, une polémique qui n'est pas non plus étrangère à d'autres religions, y compris la Catholique.

Une femme babalawo

Dans la religion Yoruba, d'origine africaine et très répandue dans l'île, plusieurs espaces et pratiques sont interdits aux femmes pour le seul fait de leur condition biologique. Bien qu'elles assument certaines fonctions dans le culte, la hiérarchie de l'homme prédomine. Par exemple, dans l’Ifá, les babalawos (le grand prêtre de la religion Yoruba ou « père du savoir et de la divination ») peuvent seulement être des hommes. Les femmes peuvent arriver à être Apeterbí d'Ifá, c'est-à-dire, la marraine, celle qui sert, qui prépare et qui aide le babalawo.

Nidia Águila de León n'a peut-être jamais imaginé la répercussion que son audace susciterait dans un grand nombre d’assemblées de babalawos et parmi les leaders religieux dans et hors de l'île. Elle est convaincue que, avec ses actes, elle n'offense personne et elle assure qu'elle continuera à être fidèle aux anciennes traditions, malgré les inconvénients et les réprobations qu’elle devra certainement affronter à cause de ce fait qui contrevient aux préceptes de sa religion.

Nidia sait qu'elle est au centre d'un conflit qui a mis sur le pied de guerre deux branches de la santería cubaine, la Société Culturelle Yoruba, dans la Vieille Havane, et le Temple Ifá Iranlowo de Los Sitios, auquel elle appartient. Mais elle confie que les deux groupes ont le droit de diverger et d'arriver, au moyen de l'analyse et des réflexions, au chemin le plus raisonnable dans la recherche du correct et du plus honnête, pour la religion qu’elle professe depuis 24 ans.

Nidia vit dans la ville que le célèbre romancier cubain Alejo Carpentier a appelé « la ville des colonnes », mais qui peut aussi être appelée des péristyles, de la salutation, de la familiarité, de la tristesse et de l’odeur des solares (logements ayant très peu de confort). Cheminer dans le quartier havanais de Los Sitios, c’est marcher dans des rues étroites et aboutir sur des vastes places d'architecture coloniale et historique, qui englobent plus d’un millier de bâtiments remontant au XIXème siècle. Mais, pour arriver chez Nidia, il faut oublier un peu ces images littéraires et pénétrer dans un ancien immeuble, monter les escaliers et passer par des couloirs jusqu'à un petit appartement intérieur.

Belle femme blanche, encore dans sa jeune maturité, sans maquillage ni luxe, elle ne semble pas avoir de repentir ou de crainte, malgré la charge émotionnelle due au fait qu'une partie de la communauté croyante voit son sacrement comme une hérésie, alors qu'une autre le considère comme un acte conséquent et mérité. Son visage est serein et patient. Le ton de sa voix trouve le point précis pour se faire écouter, bien que prime beaucoup plus la timidité qu’une certaine trace d’intérêt égocentrique ou provocateur.

Femme de brèves réponses, toutefois, elle prend l'initiative pour rappeler qu’elle a commencé à avoir des connaissances sur la santería dès l’âge de 18 ans, bien que ses parents ne professaient aucune religion. « C’est grâce à mon époux que j’ai embrassé la foi, il vient d'une famille croyante », explique-t-elle.

Des amis, des proches voisins, des croyants et des athées, voient en elle une femme ayant un grand sens de la solidarité, elle ne refuse jamais une faveur à personne et encore moins quand elle sait qu'il y a un malade ou quelqu’un qui souhaite la voir. Elle habite dans le même bâtiment du quartier de Los Sitios depuis qu’elle s’est mariée, il y a 24 ans, avec Víctor Betancourt, babalawo et président du temple Ifá Iranlowo, dans la même zône.

« Il y a treize ans que je suis couronnée Yemayá », conte Nidia devant deux de ses quatre enfants. Elle et Víctor vivent unis non seulement par les liens quotidiens de l'amour, mais aussi par le travail religieux. Cette situation implique une modification de la pensée, car ce qui était considéré impossible il y a peu de temps -qu'une femme devienne prêtresse- aujourd’hui est un événement irréversible. Le fait de travailler avec une Iyaonifá dans sa maison, place Víctor dans une position inhabituelle.

Sommes-nous en présence d'une révolution religieuse dans le conglomérat des Yorubas ? Víctor affirme que oui, que le fait est transcendantal et historique et il assure qu’il délègue à son épouse, en toute confiance, de nombreuses fonctions propres à son rang, quand il ne peut pas être présent. Il clarifie, en outre, que Nidia n'est pas la seule femme qui a reçu cette consécration. « Cette année une Vénézuélienne est allée à Matanzas pour être consacrée Iyaonifá », précise-t-il.

« C’est au moment de travailler qu’une prêtresse d'Ifá affronte certains problèmes. Les gens ne sont pas habitués à être consultés par une femme et ceci, évidemment, conduit à un éloignement qui, dans un grand nombre de cas, peut être temporaire si les personnes sont satisfaites par son attention », explique Víctor, qui exerce ce culte depuis plus de 20 ans.

La consultation est le moment où le babalawo prédit le futur à la personne qui vient pour une aide et lui conseille ce qu’elle doit faire. « La plupart du temps il y a des préjugés chez les femmes, elles n'acceptent pas d'être enregistrées (consultées) par une autre femme, car il n’y a pas d’antécédents », commente Nidia. Elle explique que certaines personnes sont venues la voir par curiosité et, ensuite, spontanément, ont divulgué son travail devant le reste de la population pratiquante, qui la regarde avec méfiance.

Selon Víctor, il y a de nombreux espaces vides quant aux concepts et aux cérémonies dans le système rituel, dont « les tendances religieuses suivent les traditions des régions de Lagos, d’Ilé Ifé du Nigéria, et le système de travail des descendants des Lukumíes du dernier siècle».

L’intérêt économique se cache aussi parfois derrière les rituels de la santería, même s'il n'est jamais mentionné. La Vénézuélienne Alba Marina a payé des milliers de dollars pour devenir Iyaonifá. « Mais cela dépend aussi d'autres facteurs », dit Víctor. « Par exemple, il y a des personnes n’ayant pas autant de possibilités, qui peuvent seulement offrir un repas léger et tout se fait sans aucun problème, bien qu'il faille payer certaines choses obligatoires », commente-t-il.

Des batailles religieuses

En 2004, Alba Marina a visité le quartier Simpson, à Matanzas, pour la cérémonie d’investiture. Bien qu'on dise qu’elle est la première femme consacrée à l’Ifá en Amérique, d'autres publications ont mentionné une Étasunienne, en 2003. Nidia rappelle, à propos de l'initiation d'Iyaonifá à Matanzas, que le Conseil des prêtres d'Ifá de la Société Culturelle Yoruba a considéré que les femmes ne doivent pas être trompées, en leur faisant croire qu'elles ont été initiées aux profonds secrets d'Ifá, car « le premier rôle n'est pas accordé aux femmes dans l’Ifá ». Et il a fustigé ceux qui violent ces commandements et ceux qui en font le commerce.  

« Les femmes, selon la religion Yoruba, peuvent seulement être consacrées comme Ikofá de Orula, mais non babalawos ; cela est seulement permis aux hommes », commente Domingo Sánchez, pratiquant de Palo Monte depuis son enfance. Bien qu'il assure qu’il n'est pas un expert en la matière, cet homme de plus de 60 ans juge que « cette consécration  sera seulement reconnue à Cuba, car une femme babalawo n’est ni admise, ni reconnue à aucun endroit du monde. » Pour sa part, Serafín Quiñones, chercheur et babalawo depuis plusieurs années, souligne, comme dit le proverbe d'Ifá de l'Odú Otura - Iroso, « les portes de la maison d'Orúmmila sont ouvertes pour ses fils et ses filles et tout le monde a le droit de franchir le seuil [...] »

Il y a deux ans, le cas de l’Étasunienne D’Haifa Yeye Araba Agbaye d'Ifé a suscité de grandes discussions parmi les personnalités religieuses internationales, elles se sont prononcées pour la prise de mesures disciplinaires contre l'Iyaonifá, sans qu’on connaisse un accord définitif à ce sujet jusqu’à présent.

Nidia de León est seulement précédée de quelques heures par María Cuesta Conde cubaine elle aussi  et du même temple Ifá Iranlowo, leur cérémonie ayant eu lieu le 19 mai 2000.

En septembre 2004, l'Association Espagnole d'Ifá, dont le siège est à Valence, peut-être préoccupée par les batailles verbales et écrites parmi les conseils, a reconnu « [...] le droit de chaque pays ou d'organisation de traiter ses citoyens et/ou membres de la façon qu’il estime pertinente, à condition que cela ne constitue pas une violation des droits sacrés de l’homme et des personnes en général, entre lesquelles se trouvent la discrimination de genre (ou de sexes). » Dans un tel cas, l'AESI s’octroie « [...] le droit de critiquer tels faits car il s'agit d'une affaire d'intérêt universel. »

Nidia confie qu'elle peut lutter contre ces parcelles murées et mystérieuses des classes, des sections ou des sociétés qui brandissent des textes bibliques, des codes secrets et des sentences orales millénaires pour empêcher que la femme obtienne une position à la hauteur spirituelle de l'homme.

Les prêtresses pourront-elles entrer dans certaines cérémonies et certains rituels qui ont seulement été des prérogatives de l'homme pendant longtemps ?  Seront-elles présentes lors de l'ouverture de l'année, quand a lieu le rituel d’interprétation pour déterminer la lettre qui régira le monde croyant pendant les douze mois en cours ? Le conjoint de Nidia juge que les femmes ont le don de la spiritualité.

Il y a des questions sans réponse. Quatre ans n'est pas une longue période pour une femme qui a su attendre. Là est précisément la différence : avoir la sagesse de le faire. Une chose que les femmes ont apprise dès l’enfance, comme les tables de multiplications.