Des Gitans à La Havane ?



Je ne me focalise pas sur les traces de ce peuple spolié de son territoire sur le vieux continent. Mais avec une abstraction tropicale et essentiellement cubaine, quelque chose m’unit aux gitans. Mes vêtements sont de couleurs vives et les gangarrias m’enchantent : les boucles d’oreilles, les bracelets et les colliers sont toujours devant le miroir pour réaliser les combinaisons quotidiennes. Je ne sais pas chanter, mais j’adore danser et quand j’étais adolescente je déclamais de la poésie. Ah ! mon père eut une fiancée gitane quand il  étudiait en Tchécoslovaquie… elle aurait pu être ma mère. Cependant, ce qui m’en approche le plus – bien que je n'aie pas de roulotte – c’est de déambuler sans toit fixe dans cette ville.

Vivre dans une location actuellement, quand la majorité des personnes qui rendent ce service n’ont pas de licence légale et quand le salaire ne suffit pas, c’est se mettre la corde au coup... Parfois elle se casse, et c’est l’obligation une fois de plus de partir pour un autre endroit avec les cartons et les valises. Parfois elle serre tant qu'il semble que tout ton micro monde va disparaître et toi avec lui. Dans ces moments j’aimerais me nouer un foulard de gitane dans les cheveux et aller chanter dans n’importe quel bar… pour ne pas pleurer.

Le problème du logement

Lors de ma vie d'universitaire, certaines carrières s’étudiaient seulement dans la capitale. Maintenant, dans les capitales de chaque province, des options se sont ouvertes, mais il y a encore beaucoup d'étudiants « de la campagne » qui viennent ici pour construire leurs rêves professionnels. Au long d'un demi-siècle et grâce à une éducation entièrement gratuite, un grand nombre de ceux qui sont arrivés des plus divers points géographique de la grande île ne sont jamais repartis. Après cinq ans d’études, loin de leurs parents et de leurs villages, ils ont trouvé une manière de survivre à La Havane, d'exercer leurs professions. Avant la Période Spéciale, quelques centres de travail qui étaient intéressés par les services d'un diplômé de province, leur fournissaient un logement – appartenant à  l'Organisme – et le problème était ainsi résolu. Avec le temps, j'imagine que ces logements se sont épuisés, en rapport avec la dépression presque totale de la construction dans le pays.

Dans cette Cuba d'aujourd'hui, le problème du logement est un des plus graves et des plus urgents. Jusqu'à quatre générations coexistent sous un même toit et, parfois, dans des espaces très réduits. Mais pour ceux qui ne sont pas de La Havane, ils n’y a même pas la possibilité d'une chambre, ou seulement d’un lit dans la salle à manger chez les parents ; alors la seule solution est de louer à quelqu'un qui possède un espace libre chez lui afin de survivre et de maintenir son poste de travail. Quand je me suis diplômée, il y a cinq ans, les logements de mon centre de travail étaient déjà occupés. Aujourd'hui ils continuent à l'être par les mêmes personnes et, à moins qu'elles ne changent d'emploi ou qu’elles meurent, la situation restera ainsi. Peu importe que la vieille demeure tombe en ruine et que sept familles partagent une salle de bain collective, au moins elles ne doivent rien payer pour être logé.

Parfois j’aimerais avoir ma petite place dans une quelconque ruine, mais autant s'attendre à un miracle. Combien, comme moi, vont d'un endroit à l’autre avec leurs affaires ou avec la « petite corde au coup » qui les oblige à tirer la langue ? Le pire est que ce n’est pas simple de trouver un endroit dans une ville surpeuplée et, comme partout, avec des tas de « paysans » à la recherche de meilleures opportunités de vie. Le temporaire devient permanent, car ni à court ou long terme on aperçoit une solution. De même, les propriétaires d’appartements non utilisés ne sont pas nombreux. Tu restes toujours à la merci de l'apparition d’un ami ou d’un membre de la famille qui en a besoin, donc prioritaire, et tu dois partir. De la même manière, si le propriétaire décide de vendre, ce qui est illégal, il faut de nouveau lever le camp ! Commencer de nouveau.

Être professionnel universitaire et avoir un travail fixe ne vaut rien, on ne te différencie pas de celui qui est arrivé sans rien à la recherche d’un emploi. Car en fin de comptes, ce que tu gagnes ne suffit pas pour payer le logis. Ceux qui louent le savent et si on n'accepte pas le prix, un autre qui reçoit des fonds de l’étranger ou qui possède une petite affaire, le fera.

Des gitans cubains

Les gitans cubains sont un peu sans défense devant ce panorama complexe. Il n'existe rien qui nous protège. La parole ferme l’accord. Chaque mois tu payes une somme d’argent que tu devras réunir de mille façons possibles parmi les plus décentes. Regrettablement, beaucoup optent pour les milles autres qui asphyxient ce pays. Par chance, la décence est encore valorisée par certains, ainsi que les recommandations pour gagner la confiance du propriétaire. On ne loue pas à n’importe qui.  

Il y a neuf mois j'ai débarqué dans un quartier de cette ville, après l'avoir parcourue d'une location à une autre. J’ai horreur de déménager mais je n’ai pas le choix. Ici j’ai un petit espace plus ou moins en ordre, indépendant. D'une certaine manière, je suis une « gitane » privilégiée. J'ai deux travails supplémentaires, seulement pour payer le loyer. Même ainsi, la moitié de mes affaires restent dans les cartons et les valises. Seul l’indispensable est sorti, au cas où je doive repartir rapidement.

Malgré tout je ne cesse pas de rêver. Je me surprends en faisant des plans pour un avenir que je n’arrive pas à voir. Si c’était à moi, je ferais tels ou tels agencements ; quand j’aurai ma maison je l’organiserai de cette façon et j’aimerais… Des rêves de gitane cubaine. Je ne suis pas la seule. Entre-temps, je continue avec les combinaisons de boucles d’oreilles, de bracelets et de colliers, avec les jupes de couleurs, avec les petits boulôts décents. Quand la corde serrera trop ou se cassera, je mettrai un foulard, je rassemblerai mes vieilleries, je remettrai en marche ma roulotte particulière. Je chanterai.