Des zones Wi-Fi à La Havane: de tout comme en magasin



Une  trentaine de zones d’accès Wi-Fi ont été habilitées cette année dans les parcs et les places du pays: serait-ce dans ces zones Wi-Fi que les histoires personnelles et celle de ce pays s'écrivent désormais? 

Photos : Cubania

Par: C. Medina

Je suis dans la rue Galiano et San Rafael, dans le quartier Centre Havane.

Une femme gesticule furieusement. À moins d’un mètre, un couple partage des écouteurs et se coupent la parole continuellement. Depuis un ordinateur portable, assis sur un banc en bois, une famille entière parle à l’écran: «ah enfin tu apparais!», s’exclame le père de l’autre côté de l’écran. Les trois scènes s’entrecroisent et se répètent dans ce coin centrique havanais.

Un jeune homme s’approche de moi et murmure: «cartes, cartes…».

Proposées par l’entreprise locale de télécommunications, ETECSA,  elles servent à accéder à internet dans les espaces publics du pays depuis juin 2015. Une  trentaine de zones d’accès Wi-Fi ont été habilitées cette année dans les parcs et les places du pays. Aujourd’hui, il y en a plus de 60 et on dit que d’ici décembre ce chiffre grimpera à 80 dans tout le pays. Selon l’entreprise, l’étape suivante est d’installer internet dans les foyers mais pour l’instant cela reste un «essai».

«Online avec le monde»

C’est le slogan de l’entreprise locale de télécommunications. La seule qui existe, faudrait-il ajouter.

À Cuba aujourd’hui, les Cubains doivent débourser 2CUC (l'équivalent de 2 dollars) pour être «online avec le monde» pendant une heure. Soit l'équivalent de deux journées de salaire pour une personne occupant un emploi qualifié.

Mais revenons aux cartes…

Celles que vend le jeune homme sont plus chères, tout le monde le sait. Dans les bureaux ETECSA on les trouve au prix de base. Mais les points de vente ETECSA se trouvent souvent loin des zones Wi-Fi, leurs horaires sont peu flexibles et ils sont régulièrement en rupture de stock.

La demande est importante: en 2015, 1,6 millions de cartes ont été vendues dans le pays.

Elles permettent de doser le temps le temps de connexion. Il en existe de plusieurs sortes : certaines rechargent des comptes permanents (appelées ici « compte Nauta »,  pour les clients Cubains) ; d’autres comptes dits temporaires pour 30 minutes, 1 heure ou 5 heures de connexion que l’on ne peut pas recharger et qui durent 30 jours après la première connexion. Avec elles, vous obtenez un numéro  qui vous permet de vous identifier comme membre et un code pour vous connecter sur WIFI_ETECSA assis dans un parc ou sur un trottoir de Cuba.

«Cartes, cartes…»: la vente continue sur Galiano et San Rafael. On retrouve parfois entre 50 et 100 personnes connectés dans la même zone Wi-Fi.

Zones Wi-Fi: petites Cuba

La scène se répète à côté du Yara, dans le Vedado.

Des personnes tous âges confondus, se regroupent sur le trottoir, sur les marches des immeubles alentours, sur les murs. Ils s’installent le plus confortablement possible, comme ils peuvent. Il s'agit de l'un des endroits les plus fréquentés de Cuba.

Une jeune fille essaye de se connecter avec son petit ami. Il est mexicain, me confie-t-elle. Elle me montre son compte permanent Nauta et m’explique comment fonctionne le portail, comment recharger, comment consulter son forfait. Elle ouvre Facebook pour voir ce que racontent ses amis qui vivent hors de Cuba. «Le réseau est mauvais aujourd’hui», me dit-elle. Elle décide de se déconnecter parce qu’il est lent et «que ce n’est pas la peine de gaspiller de l’argent pour rien». Je lui demande si c’est toujours comme ça. «Ça dépend, ça dépend», elle répond, mais je n’ai jamais su de quoi ça dépendait.

Le portail web d’ETECSA annonce une rapidité jusqu’à 1 Mbps pour chaque membre. On parle dans la pratique d’un maximum de 125 kb/s (kilobits par seconde). Certains atteignent cette capacité; une page web doit s’ouvrir entre 2 et 4 secondes, télécharger un fichier de 7,5 MB en une minute, un film de 700 MB mettrait 90 minutes. Cependant, il n’y a pas de dernier mot sur ce thème.

Les habitués me donnent quelques conseils: se placer près des antennes, éviter les heures de pointes et les obstacles qui fragilisent la communication ou les services de réseau partagé utilisant le programme Connectify par exemple. Les autres conseils relèvent du bon sens: étudier bien l’espace.

Il est souvent difficile de combiner confort, intimité et bon réseau dans les zones Wi-Fi de Cuba.

Mais on retrouve en elles des petites Cuba, une synthèse du pays:

… les «nouveaux entrepreneurs» s’appuient sur internet pour faire leur pub… en pleine roucoulade, un garçon recommande à sa copine de regarder les photos sur Facebook… la famille adapte ses horaires pour faire un chat vidéo avec sa fille de l’autre côté de la mer… quelqu’un met de la musique pour mieux passer le temps… un autre danse sur cette musique… le groupe de jeunes garçons se donne rendez-vous là après les cours…

Je me demande: serait-ce dans ces zones Wi-Fi que les histoires personnelles et celle de ce pays s'écrivent désormais?

Pour le moment, penser à cela a rendu mon temps d’attente plus intéressant… alors que je m'apprête à passer en mode online pour publier cette chronique sur CUBANIA.

 

Traduction: B.F