Désarticuler le monopole de la centralisation étatique (1/4)



Publié dans Espacio Laical, numéro 123, février 2011

Entrevue avec l'économiste Pavel Vidal Alejandro*

La tenue du VIème Congrès du Parti Communiste Cubain aura pour conséquence une transformation radicale du paysage économique et social de l’Île. Suite aux réformes proposées par Raúl Castro, un débat d’ampleur s’est organisé dans toute la société cubaine. Du cubain moyen (de a pie) aux intellectuels et universitaires influents, tous ont pris part à la discussion. Même l’église catholique a  souhaité donner son avis. La transformation proposée est d’une telle importance qu’elle ouvrira des défis passionnants face à l’avenir du pays.

Il est nécessaire que nous discutions du défi actuel de l’économie cubaine. À quoi ressemblera la scène macro-économique sur laquelle devront s’opérer les réformes annoncées par le gouvernement de Raúl Castro ?

Les réformes économiques annoncées visent à répondre à deux problèmes fondamentaux. Le premier est le déficit structurel de l’économie et le second touche aux problèmes conjoncturels, durement aggravés depuis 2008.

En 2007, quand Raúl Castro a prononcé ses premiers discours, il s’est focalisé sur les seuls aspects structurels de l’économie : les faibles salaires, le manque d’efficacité, la productivité basse, la double monnaie… A ce moment, le pays était dans une bonne situation macro-économique : la croissance du PIB était conséquente, les équilibres  commerciaux étaient maintenus.

Depuis cette date, plusieurs chocs se sont succédés : la crise financière internationale, l’augmentation du prix des aliments, la chute du cours du nickel, les ouragans… L’économie est rentrée dans un processus d’épuisement de son modèle de croissance construit en partie sur l’exportation de services médicaux au Venezuela. Tout cela s’est naturellement traduit dans les équilibres macro-économiques : en plus d’une forte chute du PIB, Cuba a connu des déficits fiscaux et commerciaux importants. C’est ce qui a conduit à la crise financière qui frappe Cuba depuis ces dernières années. C’est pour cette raison que la résolution de la crise est devenue une priorité pour le gouvernement de Raúl Castro.

Des mesures ont été prises afin de rationaliser les dépenses et de mettre en œuvre un plan de retour à la normale. Ce plan sera douloureux mais devient inévitable pour sortir le pays de la morosité économique.

Cette politique a prouvé son efficacité : le déficit fiscal s’est réduit tout autant que les excédents commerciaux se sont accrus offrant une situation favorable quant à l’image et à la crédibilité économique du pays. Cependant, la dette externe reste encore importante et la recrudescence du PIB n’est pas encore certaine.

Les perspectives d’avenir dépendent de  la façon dont sera mis en place et géré le « projet des grandes lignes » prévu lors du VIème congrès du Parti Communiste. Du point de vue international, le plus grand défi que Cuba aura à relever sera de lutter contre l’inflation grandissante du prix des aliments sur le marché international.

Dans ce contexte, comment la politique financière a-t-elle évolué dans le pays ?

La détérioration des conditions macro-économiques depuis 2008 a eu un impact fort sur les équilibres financiers du pays. Les experts s’entendent pour dire que, depuis cette date, Cuba est techniquement en crise financière.

On peut segmenter cette crise en trois étapes. Premièrement, Cuba a cessé de rembourser plusieurs créanciers  internationaux publics et privés. Deuxièmement, la crise a fortement impacté le système bancaire. C'est-à-dire qu’en plus d’un défaut de paiement du gouvernement et de plusieurs entreprises d’État, les banques se sont vues  dans l’obligation de geler les avoirs de milliers de déposants. C’est un phénomène extrêmement nuisible quant à la confiance des investisseurs dans le système financier du pays. Toutes les avances octroyées aux banques cubaines depuis les années 90 ont été annulées. Troisièmement, le peso convertible (CUC) a perdu le caractère convertible qu’il avait à l’intérieur des entreprises. Ceci entrava énormément les relations économiques avec les partenaires étrangers.

Grâce aux politiques de redressement mises en place, Cuba a commencé à rembourser une partie de sa dette. Fin 2010, le gel de deux tiers des comptes bancaires bloqués avait été levé et une partie de la dette extérieure commençait à être renégociée. La sortie de crise est proche. La politique d’ajustement dirigé par Raúl Castro fut particulièrement efficace.

Le gouvernement tente de rembourser au plus vite ses dettes afin de favoriser les investissements étrangers à Cuba. Y a-t-il des conditions spécifiques afin de maintenir un équilibre à long terme ? Pourra-t-on rembourser de nouvelles dettes dans l’avenir ?

Je crois que la clé réside dans les réformes structurelles. Effectivement, Cuba a besoin de nouveaux investissements étrangers pour développer des projets tels que le port du Mariel, le pôle pétrochimique de Cienfuegos, les voies ferrées, les secteurs du ciment et du tourisme ou encore l’agrandissement des raffineries de Matanzas et de Santiago de Cuba. D’importants investissements sont prévus durant la période 2011-2015. C’est pourquoi Cuba a besoin de financement.

Ces projets ne sont qu’à leur stade initial. Pour les rendre opérationnels, le gouvernement devra vivement contrôler les entreprises. Si ces entreprises ne fonctionnent pas efficacement et si les travailleurs sont toujours aussi peu productifs, les projets ne se développeront pas davantage qu’une simple idée. Alors pourquoi s’endetter encore pour des projets qui ne rapporteront pas assez pour payer les intérêts ? Pour que Cuba continue à obtenir des prêts de créanciers prêts à investir dans des projets innovants, le système industriel devra se fortifier et la rentabilité des projets s’améliorer.

Que faire pour que les entreprises cubaines soient plus efficaces ? Quelles seraient les meilleurs moyens pour motiver les travailleurs ?

En 2008, le ministère du travail et de la sécurité sociale fit voter une nouvelle loi annulant la limitation des salaires dans les entreprises d’état. Apparemment, cela semble être une partie importante de la solution. Les travailleurs peuvent dorénavant être rémunérés en fonction du résultat de l’entreprise plutôt que par un calcul théorique centralisé. Un lien plus direct a été établi entre le salaire et la productivité. Mais dans la pratique, très peu d’entreprises ont appliqué cette mesure.

Pourquoi ? Tout le monde remet la faute sur la bureaucratie. La vraie raison semble plutôt se trouver dans le fait que l’économie a brutalement chuté depuis 2008 et il est devenu difficile pour les entreprises de trouver des fonds supplémentaires pour augmenter les salaires.

Dans les faits, l’entreprise n’a pas une autonomie totale dans la gestion de ses dépenses. Elle peut décider le salaire individuel de chaque travailleur mais le montant total des salaires de l’entreprise doit encore être approuvé par le plan central. Tant que ces règles perdureront, les nouvelles mesures seront sans effet.

L’alternative serait peut être d’autoriser les entreprises à utiliser une partie des profits pour alimenter ce système incitatif.

En outre, la mesure oublie les cadres dirigeants. Les gérants et les directeurs, en première ligne dans l’application du nouveau système de rémunération, n’en profitent pas. Quand tu regardes dans les autres pays du monde, les plus hauts salaires reviennent la plupart du temps aux chefs d’entreprise car ils sont essentiels dans la gestion quotidienne de la compagnie et ils ont besoin aussi d’être stimulés. Même sans leur offrir des millions, on ne peut pas les laisser dehors. Cela permettrait aussi d’éradiquer la corruption, trop fréquente dans cette catégorie d’employés. C’est dommage que ce système d’incitation n’ait pas encore fonctionné mais il montre la voie à suivre.

Le moyen d’améliorer l’efficience est de donner davantage d’autonomie aux entreprises. Pour le dire autrement, il faudrait changer le modèle de planification. Cet aspect n’est pas clair dans le projet de « Grandes Lignes ». La planification reste au-dessus du marché mais jusqu’à quel niveau ? Quelles sont les limites ? Quels sont les véritables changements ?

Ce n’est pas clair pour moi car, lorsqu’on aborde ces thèmes, on tend à perdre l’esprit des réformes et à continuer à penser que les problèmes se résoudront par davantage de contrôle, de prévision et de discipline. Dans cet esprit, les réformes échoueront. Les changements structurels sont indispensables. Si nous nous limitons à juste améliorer ce qui n’a pas fonctionné durant des décennies, nous n’irons nulle part.

Je ne vois pas un changement structurel dans la manière dont le thème de la planification est abordé. Le marché doit gagner davantage d’espace sur les questions des prix et des taux de change pour répondre à la complexité de l’offre et de la demande. Si l’on ne met pas en avant ces aspects, je ne crois pas que nous pourrons avancer davantage dans l’efficience des entreprises.

Le marché a des failles et il faut les réglementer. Mais l’excès de réglementation a aussi ses défaillances et le remède ne doit pas être pire que la maladie. Il s’agit de le réglementer intelligemment, avec des instruments indirects de pénalisation autant que de stimulation. Il n’est pas nécessaire de promouvoir un système centralisé qui a démontré maintes fois son inefficacité à Cuba et ailleurs.

Pavel Vidal Alejandro : Chercheur au Centre des Études sur l'Économie Cubaine (CEEC) de l'Université de La Havane. Il a travaillé durant sept ans à la Direction de la Politique Monétaire de la Banque Centrale de Cuba. Il a réalisé des stages de formation dans plusieurs banques centrales d'Amérique Latine. En 2010 il a fait des recherches à l’université d’Harvard et à l’université Complutense de Madrid.