Désarticuler le monopole de la centralisation étatique (2/4)

2012-10-31 04:18:12
Lenier González Mederos
Désarticuler le monopole de la centralisation étatique (2/4)

Publié dans Espacio Laical, numéro 123, février 2011

Entrevue avec l'économiste Pavel Vidal Alejandro*

Cuba a-t-il des institutions assez stables pour canaliser « l’ajustement » du modèle ?

Il y a quelques mois, on disait qu’il fallait des changements structurels à Cuba. Aujourd’hui, les choses ont changé. Si on appliquait en profondeur les changements prônés par les Grandes Lignes, on dépasserait à mon avis la capacité institutionnelle du pays.

L’économie est en train de basculer vers un terrain peu connu sur lequel nous n’avons pas d’expérience récente. On a besoin de créer de nouvelles institutions afin d’affronter l’avenir et de gérer avec succès les mesures proposées dans les Grandes Lignes.

Il faut améliorer la culture économique de la population en même temps qu’investir massivement dans la formation des personnes qui auront en charge ces changements. Par exemple, le nouveau secteur privé et coopératif a un besoin urgent de crédits.

Malgré une collaboration internationale d’ampleur, les banques cubaines manquent de liquidités et de devises pour répondre à la demande. En outre, elles ont besoin d’une requalification. Le système financier cubain n’est pas préparé à établir des relations avec des travailleurs indépendants, des micro-entreprises et des coopératives non agricoles. La plupart du temps, les banques ont travaillé seulement avec de grandes entreprises d’état ou avec des travailleurs associés à ces mêmes entreprises.

L’analyse nécessaire à l’octroi d’un crédit à une entreprise d’état est très différente de celle que la banque doit faire pour une entreprise privée de petite taille. Souvent, les banques n’auront pas les outils d’analyse nécessaires pour établir des garanties pourtant indispensables. C’est une logique différente lorsque le risque se réduit via la diversification d’un grand nombre de prêts de faibles montants. Le suivi des crédits devra aussi être différent. Le microcrédit est  un exemple du changement institutionnel nécessaire pour que les réformes des Grandes Lignes fonctionnent.

Le soutien de la communauté internationale devient alors obligatoire pour garantir le succès du plan gouvernemental ?

Oui, je le pense. La réforme actuelle est très différente de celle des années 90. À l’époque, les ministres et vice-ministres étaient issus principalement de l’académie. Leur vision était différente de celle d’aujourd’hui et le pays était davantage ouvert à la coopération internationale.

Aujourd’hui, les projets de réformes semblent plus pragmatiques, plutôt fermés aux expériences internationales, proche de la méthode essai-erreur des expériences locales. Je ne veux pas juger la façon de faire les choses. Je veux juste signaler cette différence. Toutes les méthodes peuvent être valables et les expériences locales sont indispensables. Je pense juste que si l’on prenait davantage en compte les expériences internationales, on accélérerait les réformes et il y aurait une plus grande garantie d’efficacité.

Je crois que l’on ne doit pas tenter d’implanter une expérience internationale à notre réalité sans l’évaluer en profondeur en amont. De même, le point de référence ne peut pas rester celui du Cuba des années 50. Au lieu de discuter sans arrêt sur ce qu’était Cuba il y a plus de cinquante ans, il me semble plus intéressant de considérer la réalité internationale comme un nouveau point de départ pour penser nos changements. Je pense vraiment que Cuba devrait moins regarder son passé et observer davantage ce qui se passe à l’extérieur de l’Île.

Pour revenir aux ajustements que tu mentionnais précédemment, quelle politique sociale devrait-on mettre en place pour atténuer le choc de milliers de chômeurs laissés sur le marché du travail?

La politique sociale ne doit pas être reléguée au second rang. Elle est extrêmement importante dans ce processus d’ajustement. Il s’agit non seulement de la préserver mais aussi de l’accroître. La réponse doit être rapide. Un retard même minime entraine des coûts sociaux et politiques de très grande importance. En outre, elle doit être mise en place accompagnée de nouveaux outils car nous allons vers quelque chose d’inédit.

Cuba a toujours eu un taux de chômage très faible et un système de subventions très généreux.  Alors qu’aujourd’hui de nouveaux groupes précaires apparaissent, le gouvernement se doit de créer de nouveaux instruments pour les soutenir. Les dépenses sociales doivent être réajustées.

Cuba est reconnu à l’International pour ses réalisations en matière de politique sociale. Mais les autorités ne pourront pas se baser sur ce qui a fonctionné jusqu’à présent pour bâtir l’avenir.

Lors de ta conférence durant la semaine sociale catholique, tu as expliqué que le système cubain traversait une grave crise. Quelles en sont les causes et que faudrait il faire pour que le système bancaire cubain aille dans le sens des réformes annoncées par Raúl Castro ?

J’ai déjà répondu en partie en parlant du fait que la crise de 2008 fait suite à une grave détérioration des conditions macroéconomiques. Il y a eu aussi des erreurs dans la politique monétaire associée au peso convertible. En bref, l’absence de transparence et de règles quant à l’émission de pesos convertibles a provoqué un surplus d’émission de cette devise. Un autre facteur aggravant est d’avoir laissé un taux de change fixe entre le peso convertible et le dollar malgré un déficit important de la balance des paiements.

On pourrait dire également beaucoup de choses sur les réformes bancaires. En premier lieu, il est nécessaire de développer le microcrédit et de former les banquiers à cela. Deuxièmement, j’ose dire que la banque, comme d’autres secteurs, a besoin d’investissements étrangers. Comme les matières premières et le tourisme, la banque a également besoin de savoir-faire et de financement.

Alors, il ne serait pas insensé de commencer à penser à des modèles de banques mixtes. Celles-ci ne s’intéresseraient pas vraiment aux déposants individuels mais plutôt aux entreprises. Par exemple, il existe de nombreuses banques en Amérique Latine qui se spécialisent dans le microcrédit. Celles-ci pourraient s’associer avec une des huit banques d’Etat cubaine afin de développer ces financements. L’entrée d’investissements étrangers aiderait aussi à une sortie plus rapide de la crise financière tout en aidant Cuba dans son insertion économique internationale.

Quels obstacles pourraient empêcher le développement de ces banques mixtes ?

Tout ceci est évidemment une très belle idée mais il faut aussi considérer la partie étrangère. À cause du blocus américain, il est en effet très difficile d’opérer à Cuba pour une banque internationale. L’entrée de nombreuses banques sur le territoire cubain est limitée par les restrictions internationales imposées par les États-Unis.

Si l’opportunité de banques mixtes existait, ce serait un moyen de tromper le blocus financier américain. Cuba a besoin de banques internationales pour se placer sur le marché financier mondial.

Pavel Vidal Alejandro : Chercheur au Centre des Études sur l'Économie Cubaine (CEEC) de l'Université de La Havane. Il a travaillé durant sept ans à la Direction de la Politique Monétaire de la Banque Centrale de Cuba. Il a réalisé des stages de formation dans plusieurs banques centrales d'Amérique Latine. En 2010 il a fait des recherches à l’université d’Harvard et à l’université Complutense de Madrid.

Espacio Laical

Espacio Laical (Espace Laïc) est un projet de communication sociale constitué par l'organe de presse du Conseil des Laïques de l'Archidiocèse de La Havane. La revue Espacio Laical a pour objectif d’offrir une lecture chrétienne de la société cubaine, en dialogue avec d’autres visions. C’est une réponse à la volonté d’évangélisation de l’Église à travers un espace de rencontres, d’écoute et de compréhension. Cet espace veut coordonner des activités sociales, politiques, économiques et culturelles. Son objectif est d’œuvrer à la prospérité et à la fraternité de la société cubaine (de là son caractère éminemment laïc). Espacio Laical va devenir un symbole de l’harmonie possible entre ce qui paraissait contradictoire. Il suffit d’y mettre l’intelligence, la détermination et la volonté de construire « la Maison Cuba » (métaphore de monseigneur Carlos Manuel de Céspedes, vicaire de l’Archidiocèse de La Havane et intellectuel d’influence).  

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