Désarticuler le monopole de la centralisation étatique (3/4)

2012-10-31 04:17:52
Lenier González Mederos
Désarticuler le monopole de la centralisation étatique (3/4)

Publié dans Espacio Laical, numéro 123, février 2011

Entrevue avec l'économiste Pavel Vidal Alejandro*

Une de vos propositions a suscité une polémique : la mise en place d’un prêteur en dernier recours à Cuba. Pourquoi est-ce important pour le pays ? Concrètement, qui pourrait être ce prêteur dans le contexte international actuel ?

Notre prêteur en dernier recours est la Banque Centrale dont l’un des objectifs est d’aider financièrement les huit banques commerciales au cas où elles présenteraient des problèmes de liquidité, de façon systémique ou non.

Quand le problème de liquidité est de grande envergure, la Banque Centrale n’a plus les capacités d’agir comme prêteur en dernier recours. On doit alors se tourner vers un prêteur international. Dans certains cas, cette fonction peut être assurée par une banque régionale (il en existe en Asie, en Amérique Latine [la Banque Interaméricaine de Développement] et en Europe [la Banque Centrale Européenne]). Mais quand les problèmes dépassent les capacités d’une banque régionale, le seul prêteur international restant est le Fonds Monétaire International (FMI). C’est pour cette raison que le thème est polémique.

D’abord, il est nécessaire de prendre conscience d’un fait : quand un pays fait face à des problèmes d’ordre financier et qu’il n’est pas capable de recevoir un prêt international de dernier recours, il s’enfoncera irrémédiablement dans une crise encore plus grave où l’économie s’effondre, la confiance des investisseurs s’éloigne et les politiques de redressement deviennent de plus en plus rigoureuses. C’est ce qui s’est passé à Cuba.

Le fait d’inclure le FMI dans cette analyse doit surpasser le seul point de vue économique. Cette institution a en effet reçu de nombreuses critiques à cause des politiques économiques qu’elle impose aux bénéficiaires de crédits. Elle y a répondu à travers quelques changements structurels. Officiellement, le gouvernement cubain n’a aucun lien avec le FMI.

Je ne crois pas que les autorités américaines soient disposées à permettre à Cuba d’intégrer cette institution.

Dans ses discours, le gouvernement cubain plaide pour une redéfinition de l’architecture financière internationale. D’autres nations souhaitent garder cette organisation tout en avouant la nécessite de réformer la structure pour être plus efficace.

La Chine et le Vietnam sont membres du FMI sans pour autant céder leur souveraineté économique ni leur volonté de changer les règles de la finance internationale. Cette présence au FMI facilite plutôt leur insertion sur les marchés mondiaux et leur permet d’accéder aux facilités financières offertes par la Banque Mondiale pour développer les infrastructures, les politiques sociales…

[…]

Passons à une autre affaire qui te tient à cœur. Quelle stratégie crois-tu plus prudente à suivre sur le thème de la double monnaie ?

La double monnaie est un thème si complexe que les propositions de réforme abondent depuis la fin des années 90, quand les autorités ont conclu que les coûts de cette situation sont supérieurs aux bénéfices.

C’est un thème confus. Beaucoup de gens souhaitent le retour à la monnaie unique en gardant à l’esprit la situation qui prévalait dans les années 80 lorsque tout fonctionnait en pesos. On peut y voir des biais psychologiques dans la mesure où ces personnes pensent que revenir au peso cubain ramènera Cuba à sa prospérité des années 80. Mais il n’en est rien.

Les Cubains associent la double monnaie à l’inégalité du fait que les familles possédant des CUC (pesos convertibles) et des devises ont en général de meilleures conditions de vie que celles ne possédant que des pesos cubains. En fait, la raison de ces inégalités ne vient pas de la situation monétaire mais plutôt des différentes sources de revenus : le salaire est majoritairement payé en peso cubain alors que toutes autres sources de revenus (tourisme…) sont en pesos convertibles ou en devises.

C’est le différentiel entre la rentabilité du secteur public comparée à d’autres sources de revenus, extérieures à l’État, qui est en crise. Les familles qui bénéficient de sources de revenus (y compris à travers l’argent reçu par la famille à l’étranger) non étatiques ont un niveau de vie très supérieur aux autres.

Les coûts les plus importants de cette double monnaie se répercutent principalement dans les entreprises. Si cette situation change, les bénéfices immédiats se répercuteront alors principalement dans ces entreprises. La population n’en bénéficiera qu’à travers des conséquences indirectes.

En fait, le système de la double monnaie conduit les entreprises à se scinder en deux groupes distincts : celles qui fonctionnent en pesos convertibles, ouvertes sur l’extérieur, et celles fonctionnant en pesos national, déconnectées des autres et s’affaiblissant toujours davantage.

Les autorités imposent aux firmes un taux de change officiel à un peso cubain pour un peso convertible, déconnecté des réalités économiques. Les Grandes Lignes (projet de réformes) envisagent la fermeture des entreprises les moins rentables, la diminution des importations et des subventions mais aucune de ces trois mesures ne peut être judicieusement analysée avec un taux de change de un pour un. Aujourd’hui, des entreprises sont considérées comme non-rentables à cause de ce taux de change inapproprié et non pas pour des raisons économiques.

Il est impossible de conclure à la suppression des importations si les coûts internes et externes sont analysés avec un mauvais taux de change. Celui-ci ne nous permet pas de connaitre les secteurs qui sont subventionnés de ceux qui ne le sont pas, ni leur niveau de subvention. La problématique du taux de change est, à mon avis, urgente à résoudre.

Il faut dévaluer le taux de change officiel du peso cubain afin de le rapprocher de celui imposé à la population (24 pesos national pour un peso convertible). C’est une mesure fondamentale avant d’implanter d’autres réformes. L’idée que l’économie doit s’améliorer avant d’éliminer la double monnaie n’est qu’un leurre. La double monnaie est un réel obstacle pour la croissance économique. Il est nécessaire d’y remédier afin de continuer les changements structurels déjà entrepris.

Pavel Vidal Alejandro : Chercheur au Centre des Études sur l'Économie Cubaine (CEEC) de l'Université de La Havane. Il a travaillé durant sept ans à la Direction de la Politique Monétaire de la Banque Centrale de Cuba. Il a réalisé des stages de formation dans plusieurs banques centrales d'Amérique Latine. En 2010 il a fait des recherches à l’université d’Harvard et à l’université Complutense de Madrid.

Espacio Laical

Espacio Laical (Espace Laïc) est un projet de communication sociale constitué par l'organe de presse du Conseil des Laïques de l'Archidiocèse de La Havane. La revue Espacio Laical a pour objectif d’offrir une lecture chrétienne de la société cubaine, en dialogue avec d’autres visions. C’est une réponse à la volonté d’évangélisation de l’Église à travers un espace de rencontres, d’écoute et de compréhension. Cet espace veut coordonner des activités sociales, politiques, économiques et culturelles. Son objectif est d’œuvrer à la prospérité et à la fraternité de la société cubaine (de là son caractère éminemment laïc). Espacio Laical va devenir un symbole de l’harmonie possible entre ce qui paraissait contradictoire. Il suffit d’y mettre l’intelligence, la détermination et la volonté de construire « la Maison Cuba » (métaphore de monseigneur Carlos Manuel de Céspedes, vicaire de l’Archidiocèse de La Havane et intellectuel d’influence).  

Page web: http://espaciolaical.com/

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