Désarticuler le monopole de la centralisation étatique (4/4)



Publié dans Espacio Laical, numéro 123, février 2011

Si l'État ne subventionne plus les entreprises non rentables, le chômage fera son apparition dans le secteur public. Où ces travailleurs pourront-ils être reclassés ?

La future génération de travailleurs, moteur de la croissance prochaine de l’économie cubaine, doit s’investir massivement dans le développement des petites et moyennes entreprises (PME) et dans les coopératives. Le nombre actuel de PME est trop restreint. La liste des travailleurs indépendants et des entreprises privées doit s’agrandir tout autant que les coopératives. Ces structures doivent compter sur les investissements publics dans l’éducation pour acquérir des connaissances. C’est une stratégie déterminante pour l’avenir du pays.

En outre, ces PME et coopératives ont besoin de politiques publiques efficaces dans les domaines de la comptabilité, de l’enseignement, de l’université… Le professeur Carmelo Mesa-Lago soulignait, dans son dernier article pour Espacio Laical, un point que je trouve très important : la création d’emplois et le développement des recettes fiscales (via une imposition supérieure des PME) sont des objectifs contradictoires. À court terme, le pays doit fixer la création d’emplois comme objectif prioritaire en fixant une imposition moins importante (via des périodes temporaires d’exonération). Les PME parviendront alors à se multiplier et à offrir des recettes fiscales plus importantes dans l’avenir.

Le second moteur de la croissance est, à mon avis, les investissements planifiés pour la période 2011-2015. Ceux-ci vont créer de nouveaux emplois qui eux-mêmes vont contribuer à l’expansion de plusieurs secteurs de l’économie.

Enfin, la troisième source d’emploi et de croissance se niche dans les réformes proposées dans les Grandes Lignes apportant des solutions structurelles qui contribueront à la productivité et à l’efficience pour créer une croissance durable et créatrice d’emplois. Nous en sommes encore à l’étape initiale et je pense que les mesures prioritaires doivent se focaliser le secteur agricole.

Quel rôle garderait le secteur agricole dans ce processus de réformes et quelles sont ses perspectives quant à sa place dans l’économie nationale ?

Pour moi, la clé du succès des réformes économiques actuelles réside dans l’agriculture, comme ce fut le cas au Vietnam et en Chine. Si la réforme du secteur agricole est un succès, l’ensemble des réformes seront couronnées de succès. L’agriculture est en chute libre depuis deux ans. C’est un signe que les transformations ont été insuffisantes. Si l’on parvient à redresser ce secteur, nous résoudrons plusieurs problèmes en même temps.

Cuba importe 80% de ses produits alimentaires. Par conséquent, une production agricole accrue libérerait des devises pouvant être investies dans d’autres secteurs.

Ensuite, cela contribuerait à ramener un équilibre commercial et à sortir le pays de la crise financière. C’est encore plus appréciable dans la mesure où l’inflation des prix des aliments est en constante augmentation.

Cela résoudrait aussi le problème de l’alimentation, une demande prioritaire de la population qui attend des résultats à court terme. Si la production augmente autant que la consommation, la réforme connaitra un soutien populaire d’ampleur.

Ce serait la façon naturelle d’éliminer le carnet d’approvisionnement comme ce fut le cas au Vietnam où il a disparu peu de temps après les réformes agricoles. Plus personne n’achetait le panier de base car les produits étaient au même prix qu’ailleurs et souvent de moins bonne qualité.

Les Vietnamiens nous ont enseigné deux choses fondamentales pour que les réformes agricoles réussissent : la majorité des terres doit être remise en usufruit aux familles et toute la production doit aller sur le marché local. La première mesure a commencé mais pas la seconde. À mon avis, le problème est là.

La désarticulation du système public centralisé  de commercialisation des produits agricoles (Acopio) est devenue indispensable. Des propositions allant dans ce sens sont sorties du dernier congrès de l’Association Nationale des Petits Agriculteurs (ANAP). Le professeur Armando Nova a longuement écrit sur ce sujet. Cependant, beaucoup continuent à penser qu’Acopio peut encore fonctionner si nous renforçons les contrôles, la discipline et les prévisions. C’est une tendance risquée dans une période de profonds changements structurels.

Même pire, supposons que l’Acopio puisse être perfectionnée. Très peu de Cubains vont vouloir investir dans un projet agricole et le développer en sachant, qu’au final, c’est l’Acopio qui fixera les prix, qui gérera les ventes et la logistique. Le problème n’est pas le perfectionnement du système mais bien sa nécessité vitale.

Le démantèlement de l’Acopio et la mise en circulation de la production agricole sur les marchés locaux conduirait à la crédibilité nécessaire pour que la remise en friche des terres offre les fruits attendus. Ces résultats positifs aideraient à faire disparaître les préjugés que les Cubains ont par rapport au marché, ce qui contribuerait à une meilleure application d’autres changements structurels dans d’autres secteurs.

Pavel Vidal Alejandro : Chercheur au Centre des Études sur l'Économie

Cubaine (CEEC) de l'Université de La Havane. Il a travaillé durant sept

ans à la Direction de la Politique Monétaire de la Banque Centrale de

Cuba. Il a réalisé des stages de formation dans plusieurs banques

centrales d'Amérique Latine. En 2010 il a fait des recherches à

l’université d’Harvard et à l’université Complutense de Madrid.