Dialogue avec l'architecte Mario Coyula



Comment définiriez-vous l’identité urbanistique de La Havane ?

La Havane dont nous avons hérité souhaitait devenir blanche et européenne afin de s’identifier aux standards nord-américains. Elle n’a jamais vraiment été une ville caribéenne. Cette Havane, on la retrouve dans la forme du centre ville. C’est ici que se concentrent les centres historique, financier et commercial (même si ce dernier perd de l’importance d’années en années à cause du manque d’entretien, du trafic automobile, de la pénurie de denrées alimentaires et de la détérioration des réseaux d’eau et d’électricité). Cet endroit a perdu de son prestige en voulant copier ses modèles. Le centre-ville s’est alors rapidement « ruralisé » et « marginalisé ».

La Havane a suivi le plan typique des villes hispano-américaines : un quadrillage géométrique de constructions et de maisons de faible hauteur accompagné de quelques hauts buildings construits près de la côte dans les années 50 (un processus qui s’est achevé depuis). Cette ville a été faite par et pour une classe moyenne n’ayant pas les ressources pour construire son propre logement mais qui souhaitait tout de même copier les classes supérieures (en 1958, ¾ de la population payait un loyer). Les riches n’étaient pas nombreux et préféraient s’installer en dehors du centre de la ville. Les bâtisses délaissées trouvaient rapidement preneur, même délabrées, par des Cubains avides de prestige.

Eugenio Batista (aucun lien avec Fulgencio !) fut un précurseur de l’architecture du Mouvement Moderne dans notre pays. Il énonça 3 constances dans l’architecture cubaine qu’il appela les 3 P : Patio, Persienne, Portique. Toutes ont à voir avec le bien-être thermique dans un pays où le climat est chaud et humide. Mais ces principes ont rapidement été oubliés par les nouveaux architectes qui ont voulu développer les grandes baies vitrées transformant les bâtiments en collecteur de chaleur.

La Havane était une ville aux couleurs pastel, crème, beige et ocre où les volumes de la ville et la lumière entrante avaient toute leur importance. L’ombre était recherchée via les colonnades, les arcades, les balcons et les avant-toits. Cette sobriété a disparu au fur et à mesure que les règles d’urbanisme se sont assouplies. On a vu alors apparaitre des couleurs criardes et mal associées, des grillages, des garages et tout un catalogue varié de bric-à-brac qui a appauvri l’image de quartiers entiers.

En parcourant La Havane, on remarque facilement l’empreinte architecturale du colonialisme et de la république. Mais qu’en est-il de la Révolution ? A-t-elle eu moins d’impact sur le développement de la ville ?

En dehors de son précieux patrimoine colonial, La Havane est principalement une ville du XXème siècle construite lors de deux vagues successives : la période de vaches grasses (pendant laquelle le cours du sucre s’est fortement accru lors de la première Guerre mondiale) qui prima l’architecture éclectique d’influence française puis la période d’après-guerre où le Mouvement Moderne influencé par les États-Unis et le Brésil a trouvé des adeptes.

Cette architecture moderne a continué à prospérer durant une grande partie des années 60 à La Havane comme dans le reste du pays. Après 1959, peu de constructions se sont élevées à La Havane. C’est le reste de l’Île qui a gagné en modernité. Cela a permis de conserver une capitale architecturalement stable, évitant des pertes et destructions irrévocables comme ce fut le cas dans beaucoup d’autres villes du monde à cette époque du fait de la spéculation immobilière.

Cela a aussi préservé La Havane de l’implantation des blocs préfabriqués qui ont poussé comme des champignons dans tout le reste de l’île, souvent par groupe, dans les périphéries des villes pour faciliter le travail des constructeurs. Ces ensembles n’ont bien sûr aucune valeur architecturale et manquent des services, d’infrastructures et d’espaces publics dont ont besoin les populations urbaines.

Quels sont les prochains grands défis de la ville cubaine ?

Les logements résidentiels représentent les ¾ des constructions des villes. Et, en général, ils manquent cruellement d’entretien. Il faut alors trouver des solutions pour loger un maximum de personnes et construire les nouveaux logements dont on a besoin. Cela devient plus difficile dans le cas des édifices à plusieurs étages. Il faut trouver des financements bon-marchés, des matériaux en quantité et en qualité suffisantes, des travailleurs qualifiés…

L’investissement étranger ne devrait pas être restreint à quelques grandes compagnies finissant toujours par imposer leurs conditions souvent à la défaveur du plus grand nombre. Les petits entrepreneurs devraient pouvoir bénéficier de cet argent. Ils sont souvent davantage respectueux des règles d’urbanisme. Tout cela implique une plus grande décentralisation des initiatives, un contrôle efficace des projets et une aide technique appropriée pour les Cubains construisant eux-mêmes leur logement. On économisera ainsi des ressources et on évitera des monstruosités tout en donnant de l’emploi à des milliers d’architectes qui n’ont pas assez de travail dans les entreprises publiques. Il est primordial de rendre l’architecture au monde de la culture.

La Havane nécessite urgemment des investissements d’ampleur pour moderniser les infrastructures (eau, électricité, gaz, téléphone, égouts), le réseau routier et le transport public. La ville dont nous héritons a été construite au début du XXème siècle avec des infrastructures prévues initialement pour le double de sa population. Mais cette population s’est encore plus accrue depuis, les infrastructures sont devenues insuffisantes et vieillissantes.

Tout cela demande d’investir d’énormes quantités de ressources pour un usage peu productif. Ni l’État ni les citoyens n’ont ces ressources en ce moment. Il faut être réaliste, la solution au logement est encore lointaine. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de continuer à réfléchir à tous les moyens pour affronter ce problème social. Il faut agir mais agir efficacement.

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