D’Iberville, la fin cubaine d’une légende canadienne

2012-10-10 04:24:29
D’Iberville, la fin cubaine d’une légende canadienne

Une foule s’est réunie aux alentours de l'Église Paroissiale Majeure de San Cristóbal de La Habana. Nous sommes  le 9 juillet 1706. Ces dernières heures, une nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans toute la ville : le capitaine général Pedro Álvarez de Villarín, arrivé récemment d’Espagne, est mort soudainement d'un mal mystérieux.

Au même moment et dans les mêmes circonstances, la mort du commandant de la puissante escadre française ancrée dans le port havanais, le Canadien Pierre Le Moyne d'Iberville, est annoncée. Il était venu avec la volonté de donner un coup fatal à la présence anglaise en Amérique.

Bien qu’on a soutenu que Villarín et d'Iberville ont été victimes du Mal de Siam, une maladie tropicale qui frappe mortellement les habitants de l'Île, la mort soudaine des deux hommes répand des rumeurs diverses: N’auraient-ils pas été empoisonnés par les Anglais ? L’alliance scellée par les deux hommes ne serait-elle pas le motif de leur décès ?

La terreur des Anglais

Né à Ville-Marie (l’actuelle Montréal), le jeune militaire a rapidement joui d’une réputation légendaire. Grâce à sa détermination et son courage, il a gagné le commandement effectif des expéditions de la baie d’Hudson, dans le nord de la Nouvelle France. A travers les forêts hostiles, il poursuivit courageusement les Anglais, profitant du rude hiver polaire pour les piéger. Il utilisa également contre eux les expériences qu’il avait acquises quand il était enfant durant sa coexistence avec les Indiens autochtones (huron et iroquois), dont il connaissait les dialectes à la perfection

D'Iberville dirigeait avec habilité les volontaires canadiens (les coureurs des bois), héroïques mais indisciplinés. Habitués aux vicissitudes de la guerre et aux difficultés du terrain, ces hommes, bien guidés, étaient bien plus performants que les troupes régulières envoyées de France. Ils ont terrorisé pendant des années les commerçants de la Nouvelle Angleterre, les yanquis de Boston, qui rêvaient désespérément d'étendre leur domination au reste de l'Amérique.

À la fin de l’année 1696, connaissant les habilités d'Iberville, le haut commandement lui confia la mission d’expulser les Anglais de leurs forts de Terre Neuve. C’est ce qu’il obtint au cours d'une longue et difficile campagne hivernale, prenant successivement les forteresses de Saint-John et de York.

À bord du Pélican, le navire amiral de son escadre, le Canadien attaqua l'ennemi avec une habileté déconcertante et le réduisit à néant. La mer était son élément favori. Il y gagna tous les grades : lieutenant de vaisseau, capitaine de frégate, capitaine de vaisseau, commandant d’escadre et, finalement, amiral.

Louis XIV, impressionné par la qualité de cet homme, décida de lui confier la mission de dominer le territoire s'étendant de l'embouchure du Mississippi jusqu'au Golfe du Mexique (La Louisiane).

Très tôt, D’Iberville avait compris que si l’Angleterre n’était pas rapidement maîtrisé, elle occuperait rapidement l’intégralité du continent américain. Dans un document intitulé Mémoire de la côte de la Floride et d’une partie du Mexique remis en 1699 à de Pontchartrain, son chef et ministre de la Marine, il aborde la question d’un ton prophétique : « Les Anglais ont l'esprit de colonie. Si la France ne s’approprie pas cette partie de l'Amérique, la colonie anglaise qui est devenue considérable, grandira de telle sorte qu’en moins de cent ans elle sera suffisamment forte pour s’approprier toute l’Amérique et expulser toutes les autres nations. »

Durant son séjour en Louisiane, à partir de 1699, d'Iberville s’appliqua à maintenir des relations cordiales avec les troupes espagnoles qui y étaient cantonnées, de sorte qu'il puisse compter sur elles en cas de lutte contre les forces anglaises. Avec son accord, une telle alliance franco-espagnole devint possible à partir de l'année suivante avec l'arrivée sur le trône de Philippe d'Anjou (Felipe V pour les Espagnols), qui inaugura la dynastie des Bourbons en Espagne.

D'autre part, en France, D'Iberville est reconnu publiquement comme étant le premier Canadien nommé Chevalier de Saint Louis, un honneur accordé personnellement par Louis XIV.

[…]

La dernière campagne d’Iberville

D'Iberville ne faiblit pas dans son but de convertir la Louisiane en un bastion francophone. Dans ces marais malsains, il contracte pour la première fois des fièvres tropicales et doit alors abandonner ces terres. Il décide d'aller à La Havane où il arrive pour la première fois le 27 avril 1702. Une fois rétabli, il retourne en France et ne reviendra plus jamais en Louisiane (bien que l’année suivante il soit nommé Commandant en Chef et Gouverneur de cette colonie française).

Néanmoins, il n’abandonne pas ses projets américains. En 1705, après les avoir exposés en plusieurs occasions aux plus hautes autorités de la Couronne, il obtient le consentement du ministre de la marine de Pontchartrain et de Louis XIV lui-même.

Étant donné que les coffres royaux ne pouvaient pas soutenir une action d'une telle envergure, une solution alternative est trouvée : le monarque français fournirait onze navires de guerre au marin canadien à condition que les salaires de l’équipage soient supportés par d'Iberville.

Il décida de commencer son expédition guerrière par les Antilles. Après avoir fait escale à La Havane, il lancera son imposante armada sur les Carolines puis sur New York et Boston et finalement sur Terre Neuve.

Le premier combat offre à d’Iberville un butin appréciable : il décime les Anglais dans l’île antillaise de Nevis et gagne une flotte de vingt-cinq navires chargée de marchandises. Poursuivi jusque dans les plantations de cannes à sucre où il s'était enfui, le gouverneur de cette colonie britannique se rendit avec ses quatre cents quarante officiers et soldats.

Suite à cet affront, la panique se répand dans toutes les possessions anglaises des Caraïbes et jusqu’à la côté atlantique du continent (du Venezuela actuel à Terre Neuve).

Gagnant toujours davantage de batailles, il suivit le plan prévu et se dirigea vers la côté nord de l’île de Cuba.

Le 13 mai 1706, la flotte arrive à San Cristóbal de La Habana. La période est mal choisie : des émissaires provenant de la Jamaïque anglaise voisine agitaient les esprits et les Havanais devenaient de plus en plus hostiles à la présence des marins français dans le port. Dès le début d’année, les gouverneurs militaires et politiques (don Luis de Chacón et don Nicolás Chirino) avaient pris des mesures pour rétablir l’ordre : un arrêté publié interdisait aux citoyens de sortir de leurs maisons à partir de minuit sous peine d’exil en Floride où les marais avaient une sinistre réputation.

Pedro Álvarez de Villarín, nouveau capitaine général, parvint à calmer l'effervescence contre les Français et se disposa à coopérer avec d'Iberville. Le projet du Canadien le séduisit immédiatement et il décida de l'approuver en lui offrant son meilleur navire, qui devait bientôt revenir de Veracruz avec un équipage de trois cents marins. Pour sa part, le conquérant de Terre Neuve et le fondateur de la Louisiane, était convaincu que la Nouvelle Angleterre, avec l'appui espagnol, serait rayée des cartes. Alors, il pourrait retourner triomphant à Montréal, sa ville natale.

Le crépuscule havanais d’une légende canadienne

Dans le Château de la Real Fuerza, les deux hommes se lièrent d’amitié et rêvèrent du triomphe d'une grande alliance franco-espagnole qui transformerait l'époque. Ensemble, ils découvrirent la vie havanaise, ses couleurs, ses bruits à l’époque où la ville était plus que jamais le cœur des Amériques et un formidable port d'entrée d’un continent en pleine ascension. Mais le 8 juillet 1706, le rêve des alliés se termina d’une façon aussi abrupte que mystérieuse. Les deux sont touchés par les fièvres du Mal de Siam. D'Iberville agonisa dans son navire entouré de ses plus fidèles compagnons. Un silence lugubre assombrit le port havanais. L’armada de bateaux français déployèrent leurs voiles. Au même moment, dans ses appartements du Château de la Real Fuerza, Villarín était entouré de médecins et d’amis qui assistèrent impuissants à ses horribles souffrances.

Le 9 juillet, les cloches de la Paroisse Majeure sonnèrent le glas annonçant la tragique nouvelle : de Villarín, le nouveau Capitaine Général, et d'Iberville, le célèbre chef de la flotte française, étaient morts.

L'événement sema la stupeur parmi la population. Les curieux accoururent de toutes parts pour voir entrer les dépouilles des deux personnalités dans l'église. Ils étaient recouverts d’un voile noir. Comme cela était d’usage à l'époque, ils ont été enterrés dans le temple après que l'évêque auxiliaire de La Havane, Dionisio Rozino, a prononcé l’oraison funèbre. La sépulture reprit le nom d’Iberville mais aussi dans sa variante espagnolisée : « El General Don Pedro Berbila, natural del reino de Francia » (Le Général Don Pedro Berbila, natif du royaume de France). On retrouve cette inscription dans le livre IV des enterrements des personnes blanches de la Paroisse Majeure (feuillet 78, numéro 26) gardé aujourd'hui dans les archives de la Cathédrale de La Havane. Dans ce livre, on y trouve aussi, le même 9 juillet, le décès du Capitaine Général de l'Île.

Le mystère de la mort d’Iberville  

Certains ont douté quelquefois des vraies causes de la mort d’Iberville. Les archives des services hydrographiques de la Marine française portent une mention troublante au 30 mai 1738 : « [D’Iberville] est mort en route, empoisonné, a-t-on dit, par les hommes d’une nation craignant ce voisin envahissant ». Coïncidence ou non, il est certain que la mort soudaine du guerrier canadien et celle de Villarín ont libéré le champ de bataille pour les forces anglaises.

Un demi-siècle plus tard, le 13 septembre 1759, le général anglais James Wolfe obtenait une victoire décisive sur le général français Louis Montcalm sur les plaines d’Abraham, dans les alentours de la ville de Québec. Signé en 1763, le Traité de Paris confirma définitivement la fin de la Nouvelle France. Un an avant, en 1762, les Anglais s’étaient approprié La Havane durant onze mois. En échange de sa restitution, Carlos III céda la Floride.

Opus Habana

Dédiée au patrimoine historico-artistique depuis 1995, « Opus Habana » est la revue institutionnelle de la Oficina del Historiador (Bureau de l’Historien) de La Havane, acteur principal du chantier de restauration de la Vieille Havane, déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1982 par l’UNESCO. A caractère quadrimestriel et avec un tirage de 3000 exemplaires, « Opus Habana » est dirigée par Eusebio Leal Spengler, l’Historien de La Havane en personne. Alors que la tendance était à l’économie et la survie dans les années 1990, Eusebio Leal Spengler a su tirer partie des difficultés du pays et obtenir de Fidel Castro une certaine autonomie qui, conjuguée à un extrême talent, lui a permis de transformer la Oficina del Historiador en une véritable entreprise: hôtels, restaurants, boutiques, musées, chantiers de restauration voire de construction etc. « Opus Habana », comme l’Historien, se consacre donc au patrimoine culturel, et en particulier à la réhabilitation de la Vieille Havane. La revue rassemble des intellectuels de prestige, architectes, historiens, sociologues, écologues etc. qui collaborent régulièrement à sa publication, tant dans sa version papier que dans sa version numérique. « Opus Habana » est aujourd’hui une référence, consultée par un public national et étranger. En outre, la présence notable d’artistes plastiques de renommée, notamment en raison de leur contribution aux couvertures et différentes illustrations, en fait également une référence incontournable de l’actualité dynamique et hétérogène des arts plastiques cubains.

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