Diober Escalona : l’artiste de Manzanillo qui transfigure la ville

2016-06-06 21:26:54
P. del Castillo
Diober Escalona : l’artiste de Manzanillo qui transfigure la ville

C'est chez lui, en plein cœur de Centro Habana, que nous reçoit le jeune artiste cubain Diober Escalona Rodríguez, alias Dyck Hover. S'il est originaire de Manzanillo, dans l'est du pays, ce petit brun à la peau mâte se fond à la perfection dans le paysage de ce quartier populaire de la capitale, où il a élu domicile il y a 4 ans.

Par: P. del Castillo

Métissé de la tête aux pieds, Escalona est un savant mélange d'Espagne, d'Afrique, de Chine mais aussi d'Inde, pétri des siècles durant et cuit à la chaleur du soleil caribéen. Il ressemble à son pays, en somme.

L'atelier, que l'on gagne en se hissant sur une échelle en bois s'étend sur une bonne partie de la surface de l’appartement, à l'image de la place qu'occupe l'art dans la vie de ce jeune homme de 30 ans. « Les gens disent qu'ici, c'est l'ambassade de Manzanillo », nous glisse-t-il, non sans un brin de fierté : les jeunes artistes de sa ville natale ont pris l'habitude de se donner rendez-vous chez lui pour discuter poésie, peinture, musique...

Quand on lui demande comment il se définit, Escalona explique qu’il se sent à l’étroit dans le titre d’ « Artiste graveur-peintre-dessinateur (spécialité gravure) » figurant sur son diplôme de l'Académie d’Arts Plastiques Carlos Enríquez Gómez de Manzanillo et qu’il se reconnaît dans le domaine, plus large, des arts visuels.

Alors qu’il s’apprête à évoquer les courts-métrages et documentaires qu’il a réalisés, la conversation est interrompue par des voisins qui s'interpellent de loin."Ici, c'est un peu folklo, parfois" nous dit-il, avec un léger accent de l'est de Cuba. Escalona, lui, est discret. Tellement discret qu'il a presque l'air de s'excuser d'être là.

Aussi, c'est avec une modestie sans feinte qu'il parle de son parcours : cet artiste a pourtant récolté une moisson d’une vingtaine de prix dont deux internationaux et a été élu meilleur artiste de la province de Granma à deux reprises. Il a en outre dirigé l'Association Hermanos Saíz - le réseau qui regroupe les jeunes créateurs cubains - de Manzanillo de 2010 jusqu'à son départ pour la capitale. Et Escalona de rappeler les vicissitudes de son arrivée à La Havane : « vous vous êtes fait un nom en province, et c'est comme si vous recommenciez à zéro. L'art, à La Havane, c'est comme une bulle, et ce n'est pas évident d'y rentrer  ».

Féru de littérature russe, poète à ses heures, Escalona touche à tout : peinture, collage, dessin, mais il avoue un penchant pour les spécialités de la gravure. Slalomant entre les pots de peinture et les toiles qui jonchent le sol, il nous montre une série de gravures qui sort de l’ordinaire : « J’ai réalisé la matrice sur des CD. La série s’appelle CDR, en allusion aux Comités de Défense de la Révolution ». Ce travail innovant a valu à Escalona une récompense au concours 2009 Premio La Joven Estampa organisé par la Casa de las Américas.

Son thème de prédilection ? La ville. L'urbain dans sa vétusté, son délabrement même, mais aussi sa saturation, c'est le mot qu'il emploie pour signifier ce quelque chose qui excède le concept de surpeuplement. Autant d'adjectifs que l'on pourrait appliquer à Centro Habana, qui affiche la densité de la population la plus élevée de La Havane, ou à Manzanillo, cette ville qui hante la mémoire du peintre-graveur. L'art comme expression d'une réalité, certes. Faire jaillir la beauté de quelque chose de trivial, bien sûr. Mais au-delà, l'œuvre d'Escalona nous pousse à reconfigurer notre manière d'appréhender la ville, qui se manifeste alors sous un angle insoupçonné.

Son arme ? Le « Paysage réflexif »; deux mots pour définir l'approche de Dyck Hover, qui accorde une importance toute particulière au titre de chacune de ses œuvres. Simples jeux de mots? Que nenni ! En exploitant le potentiel sémantique des signifiants, un dialogue fertile s'instaure avec l'image, entre deux signes d'ordre différents mais tout aussi équivoques. Comme un subterfuge pour mieux harponner la ville, cette réalité qui semble se dérober à toute prise. Cette dialectique, qui libère la charge polysémique du paysage, est engagée par un spectateur doté d'un vécu et de systèmes de représentations singuliers et qui en retour voit sa vision transformée.  La ville est perçue, vécue puis sublimée à travers son expression artistique et ainsi de suite : elle s'enrichit à chaque expérience esthétique. En définitive, n'est-ce pas dans le propre de toute création authentiquement artistique que de s'élever au delà du simple reflet - plus ou moins fidèle - du réel, pour en devenir un agent transformateur ? Ce trouble semé dans les lignes de démarcation, ces passages clandestins auxquels nous invitent les œuvres d'Escalona sont autant d'indices qui ne trompent pas : le jeune homme a du talent.

Cependant, sur les murs de l'atelier, ces paysages urbains côtoient ce que l'on appelle de manière péjorative la « sopa » (la soupe) dans le jargon des artistes havanais : des tableaux qui ressemblent à des cartes postales géantes, produits en série et destinés à être achetés par des touristes étrangers en quête de souvenirs pseudo-exotiques. « Certains artistes préfèrent ne pas en parler, c'est mal vu dans le milieu, mais pour beaucoup, c'est notre gagne-pain, c'est une réalité » reconnait sans ambages Escalona. Un tableau qu'il monnaie 10 ou 15 CUC a un intermédiaire est revendu 4 fois plus cher sur les marchés et une fois déduits les coûts de la toile, de la peinture et du cadre, la marge du peintre est réduite à la portion congrue. Outre les prix relativement élevés de ces matériaux, Escalona déplore leur piètre qualité : la toile, par exemple, doit être soumise à un traitement à base d'acétate avant d'être utilisable.

« Quand je fais de la sopa, je suis obligé d'arrêter de faire de l'art et vice versa, regrette-t-il. Impossible de me concentrer sur les deux choses en même temps, ça me parasite». Un dilemme que l'enfant de Manzanillo partage avec nombre d'artistes à Cuba et ailleurs dans le monde. Le rêve d'Escalona ? Trouver un travail qui lui permette de payer son loyer pour oublier la « sopa » et se consacrer pleinement à ce qu'il aime : l'art, le vrai.

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