DJ cubain et âme universelle

2012-12-08 05:02:40
DJ cubain et âme universelle

Personne n'a écouté autant de musique à Cuba durant les 20 dernières années que Joyvan Guevara, connu comme DJoy dans le monde cubain des musiques électroniques. Ce personnage aux grandes lunettes noires et à la coiffure chaotique est un mythe en chair et en os parmi les passionnés du genre dans ce pays caribéen. Car il n’y a pas que la salsa ou le reggaeton qui peuvent faire bouger des milliers de jeunes durant des nuits entières.

DJoy est un des fondateurs du Festival Rotilla, une version cubaine du légendaire Festival de Woodstock, célébré à New York en août 1969. Il s'est présenté sur des scènes en Turquie, en Allemagne, au Brésil et au Mexique. En outre il a joué, avec d'autres DJ de La Havane, en témoigne le documentaire Dancefloor caballeros, réalisé en 2004 par le cinéaste allemand Dirk Böll, un road movie musical qui a parcouru plusieurs pays, à peine exhibé sur les écrans nationaux.

Dans son grenier du Vedado havanais, où il produit ses mixages, il nous parle de lui-même, comme quelqu'un qui n'est pas passé par l'académie, mais qui sait que nous tous, avons la musique en nous. « Certains la sortent d'une façon, d'autres d'une autre… avec un software de musique électronique ou simplement  en tapant sur une petite boîte avec une baguette », affirme-t-il.

Tu as commencé en 1997 dans le Club Atelier. Comment, dans l'île de la salsa, du son traditionnel au style du Buena Vista Social Club, es-tu arrivé à la musique techno et house ?

J’ai écouté beaucoup de rock et de musique alternative dès l’âge de 10 ans. Chez mes parents il y avait des disques d'Oscar de León, de Rubén Blades, de Los Van Van, d’Irakere…, mais mon affinité s’est révélée pour autre chose. Ensuite, quand j'ai commencé à produire, j'ai vu le résultat de ces influences, de ce que j’avais écouté durant l'adolescence et la jeunesse. .

J'ai étudié la peinture à l'école d'art de San Alejandro, mais je n'ai pas terminé. Je recueillais de la musique, j’écoutais les dernières choses en vogue. Je me disais, qu’est-ce que je peux faire avec toute cette musique, car je n’envisageais même pas de réaliser ma thèse d'arts plastiques. A cette époque je vendais des vêtements et avec l’argent je me suis acheté un poste à double casette.

Un après-midi j’étais chez un ami et il m’a demandé de mettre de la musique avec mon poste pour sa fête d'anniversaire. Je me suis mis dans une chambre, les baffles dehors, ça a duré de minuit jusqu’à l'aube. L’atmosphère m’a enchanté. J’avais 20 ans et ce jour là j'ai découvert ce que j'aimais.

Ensuite, les dimanches au Club Atelier, j’intercalais la musique techno avec le rock. J'ai été un des premiers à diffuser la musique électronique à Cuba.

Tu as voyagé dans plusieurs pays et tu connais les créations de musique électronique hors de l'île. Qu'est-ce qui distingue les DJ cubains ?

On trouve des disques incluant des samplers de musique cubaine n’importe où. Tu peux trouver un Japonais avec une rythmique cubaine exceptionnelle. Je connais un DJ allemand qui a un rythme latin dans sa musique. Parfois je lui demande : Comment peux-tu être allemand et avoir cette sonorité si latine ?

Ce qui nous distingue, c’est que nous cherchons beaucoup la percussion. Mais nous n'avons pas de tabou avec cela. Ce qui nous donne l'identité est que nous sommes Cubains, que nous sommes nés ici. La musique est une seule, elle est universelle. Je peux utiliser des éléments japonais, brésiliens, allemands… L’avantage de la musique électronique est que tu peux mélanger tous les rythmes.

La Turquie m'a aidée avec ses rythmes orientaux. J’ai séjourné 5 mois à Recife au Brésil où il y a des rythmes différents à la samba. Ce sont des éléments qui s’unissent au moment du mixage. Il y a toujours une identité cubaine quand tu utilises la percussion, même s'il n'y a pas de tumbadora, ou de clave. La musique cubaine ça n’est pas que la timba, le son, ou le guaguancó…

Avec la globalisation, la musique est une seule, africaine, japonaise, irlandaise… J'ai fait des choses qui sont très allemandes, mais c’est moi qui les ai faites, Moi qui suis cubain !

Je te dis : fais une bonne musique cubaine et sort-la. Elle est du monde, elle est de la planète. En unissant l’africaine avec la cubaine et la brésilienne, de quel pays sera-t-elle ? Et si elle est faite par un Norvégien ? Elle est universelle…

Certains DJ ont suivi des cours de sonorisation, d’enregistrement et de musique électroacoustique dans des institutions culturelles cubaines, mais il n'existe pas une école spécifique pour eux. Comment est la formation des DJ à Cuba?

La formation est l'école de la rue. Ce qui forme un DJ est le club, l'assistance systématique d’un public, chaque semaine à mixer  la musique, avoir des bonnes et des mauvaises nuits, beaucoup de monde ou presque personne. Tu expérimentes tout dans un club. Tu dois apprendre à travailler avec tous ces problèmes. C'est la pratique, le jour le jour faisant face aux bons et aux mauvais mixages.

J'ai pris des cours de sonorisation, de linguistique, de n’importe quoi… D'autres DJ non. La première chose dans l'histoire d'un DJ est qu'il doit être fou pour la musique. Tu es toujours celui qui écoute plus de musique dans ton groupe d'amis. C’est la moitié de ta formation. Tu es comme le gourou de la nuit, celui qui conduit la nuit. Jusqu'à la fatigue de ton ouie.

Le mouvement de DJ existait avant nous à Cuba, dans les discothèques, avec un concept plus touristique, plus commercial. Nous avons approfondi d’avantage avec la musique électronique. Il existe maintenant une culture DJ qui ne suit pas le concept commercial.

Le Laboratoire de Musique Electroacoustique nous accueille, nous aide avec un software. Certains DJ d'autres pays nous apportent de la musique. Aussi, au fur et à mesure que tu mixes la musique et que tu gagnes de l’argent, tu achètes des équipements ou des amis te les apportent.

Presque tous les DJ cubains font de la musique, presque tous sont producteurs. Nous n'avons pas enregistré de disques par manque d'attention. Quelque fois une compagnie est intéressée par un thème. Cela sort peu à peu. Nous apparaissons à la télévision grâce au programme Cuerda Viva.

Il y a des DJ à Holguín, à Santiago de Cuba, mais c’est plus difficile là-bas.

Que sont les Festivals Rotilla ? Hors de ce grand événement, sur quelles scènes se présentent les DJ cubains ?

Le premier Rotilla a eu lieu en 1998, suite à une idée du producteur Michel Matos et moi. Nous voulions le faire à Canasí (une zone côtière à l'est de La Havane), mettre des bouées  sur le fleuve, passer l'électricité par là et faire la fête sur cette plage, qui a accueilli les hippies de ce pays durant des années.

Michel connaissait une plage à Santa Cruz (un village à l'est de la capitale cubaine), il connaissait la famille qui vivait là, il y avait de l'électricité. Nous avons donc été là-bas, à Rotilla. Nous étions 100-150 personnes. Une production bien pauvre : une baffle, une lumière noire et un strob. Et nous derrière, dans la cabine. C’était très primitif, mais il y avait une énorme énergie.

L’année 2009 a été massive grâce au financement du Festival Exit, de Serbie. Michel a aussi son équipe de production, Matraka. Des gens sont venus de tous les côtés, de tous les types… là, tout le monde en fête, on dansait avec les DJ, 10 mille personnes et il n'y a eu aucun problème. Paix et amour, c’est ce que ça a apporté, c’est ce dont le monde a besoin. .

Nous faisons des fêtes hors de la ville. Nous allons avec un groupe de personnes dans plusieurs cars, rien de commercial.

Les fêtes et les clubs sont les moyens de distribution de notre musique. La fête et la pachanga et danser jusqu'à l’aube et jusqu'à ce qu'on finisse l'alcool. C’est ici où il faut être, c’est ici où il faut changer les choses pour que la culture musicale ait à nouveau de la force.

En ce moment tout est canalisé par la musique populaire. Je crois que la musique électronique est une façon pour qu'il y ait de nouveaux rythmes à Cuba. Avec le reggaeton, la salsa et la timba tout s'est arrêté. Tout part de là. On a perdu d'autres rythmes, d’autres valeurs que nous avons repris à nouveau : sones, guaguancó, jusqu'à redécouvrir des musiciens qui avait été oubliés, pour que la jeunesse puisse les écouter maintenant.

Nous faisons des versions de ce qu'ont écouté nos parents dans les années 50, les années 60. C’est une des choses que les musiciens cubains respectent en nous. Grâce à cela j'ai été accepté à l'Association des Musiciens de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC), c’est la première fois qu'ils acceptent un DJ.

Tout a un processus. Il faut avoir de la patience et la conviction que tu peux ouvrir cette porte. Que la musique est une et la musique cubaine n’est pas seulement dans le son et le cha-cha-cha, dans le songo ou le guaguancó, la mulata et la palmita. Beaucoup de musiques qui sont écrites dans le monde sont influencées par la musique cubaine.

La musique électronique est une autre philosophie. Elle n'est pas seulement musique, elle est psychologie, c’est le travail avec les gens, c’est un circuit de choses qui vont bien au-delà. Quand tu vois ce que tu fais avec le public jusqu’où tu l’emmènes… Cela peut être un des éléments qui peut mettre un terme aux guerres, à la violence…

Habana XXI

Habana XXI s’efforce de retranscrire, que ce soit par l’image, le son, ou l’écrit, la vie quotidienne de La Havane et de Cuba à un public hétéroclite, curieux, intéressé, souvent non résidents. Toujours en dehors des grands débats politiques, économiques ou des thèmes couramment traités par les médias officiels, Habana XXI souhaite au contraire faire témoigner les Cubains de tous les jours, la société dans son organisation actuelle, à travers des lieux, des traditions, des expressions culturelles parfois méconnues. Habana XXI privilégie la chronique comme mode d’expression,  pour sa forme plus humaine, plus proche des réalités de l’île. Prédomine donc la « première personne » dans les témoignages, exprimant ainsi une expérience vécue représentative de la Cuba du XIXe siècle. Habana XXI sur Youtube. 

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