Eduardo del Llano & "Le Réel Merveilleux"

2012-10-03 21:34:43
Bertrand Vannière
Eduardo del Llano & "Le Réel Merveilleux"

Déjà dans « El Reino de este Mundo », Alejo Carpentier évoquait « Lo real maravilloso » (Le Réel Merveilleux) … qui illustre la fantaisie de la réalité.Eduardo del Llano (Edouard de la plaine…) propose une vision contemporaine du raffinement de l’absurdité, du cheminement de ce surréalisme dans la conscience cubaine, de la résistance dans l’humour de « la Cuba que nous sommes, et pas celle que nous voudrions être ».

Dans l’air du temps, en phase avec le discours de Raul Castro : « combattre la stupidité des dérives du système », il exprime une vision raffinée et grotesque de la société (cubaine ou pas…), amené par Nicanor, son personnage, mi bouffon, mi candide. Ce n’est pas une critique du système lui-même, mais bien de ceux qui l’utilisent, qui en profitent, ou qui le subissent.

Eduardo le personnage est un opportuniste, un jouisseur, à l’image du cubain d’aujourd’hui qui profite de toutes les situations. Le genre à demander de la langouste lorsqu’il est invité au restaurant, alors qu’il n’y tient pas forcément, ou à fumer le cigare pour sa connotation jouissive et pas du tout par goût personnel. Il est de ces traumatisés de la Période Spéciale : « plus rien ne sera comme avant, tout a changé, admettons-le. Et prenons ce changement à bras le corps, assumons-le, c’est la transition qui est insupportable, on est ni dans le passé ni dans le futur, que des regrets et pas de perspective. La dérision et l’humour comme remède ».

Il a arrêté de fumer le 25 avril 2000 à 10H00 dans un château écossais. C’est tout. Il est néanmoins d’accord sur la nécessité des moments de partage autour d’une table, d’un vin ou d’un cigare. Pour lui, manger est un plaisir. Et c’est un des aspects qu’il préfère de la Culture Européenne : ses règles, son protocole du bien vivre. « Pour bien profiter, il faut suivre ces règles, dit-il, particulièrement pour la dégustation du cigare ». Un épicurien discipliné, Del Llano.

On n’enseigne pas à être écrivain à Cuba. Les carrières à l’époque où étudiait Del Llano dans les années 80, étaient surtout orientées vers le technique. « L’histoire de l’Art » (sa licence) était vue comme une chose marginale. Depuis l’age de 8 ans Eduardo écrit, il ne pouvait donc pas s’orienter vers le métier  de mécanicien ou ingénieur.

Il débute finalement dans la carrière en publiant de petits articles dans Juventud Rebelde, médiocre, dans le sens de la caricature.

Devant les difficultés de l’isolement littéraire il crée avec les anciens de l’école un groupe universitaire qui se réunissait chaque fin de semaine Nos y Otros (Nous et d’autres). Théâtre, littérature, édition d’un bulletin fait de blagues satyriques et d’histoires sur le quotidien, déjà.

Dans le même temps, il commence à publier quelques Nouvelles : « Cuba avait des tabous certes, mais pas la rigidité de la RDA, pas de censure systématique, particulièrement avec la revue Bohémia. En 86, on a vécu une période de Rectification des erreurs pendant laquelle le gouvernement nous laissa nous exprimer (davantage), un peu comme ce que nous vivons depuis 1995. Mais à cette époque, l’économie fonctionnait mieux, donc globalement ce fut de 86 à 89 la meilleure période pour écrire et éditer, c'est donc ma génération qui en a profité ».

Aujourd’hui la libre expression paraît d’autant plus acquise. Même s’il existe des voix plus ouvertes que d’autres. Par exemple celle de la télévision : le Canal 6 (d’éducation) permet plus de souplesse sur le contenu des diffusions que le Canal 2, qui reste  LE canal officiel (tous deux sont d’Etat…). C’est en partie vrai, même si la notoriété d’Eduardo l’aide, il le reconnaît. Malgré cette souplesse apparente, il est de plus en plus difficile pour les nouveaux de percer, et de faire reconnaître leur talent. D’autant plus qu’il y a moins de publications qu’il y a 25 ans.

Depuis 95, le phénomène nouveau c’est la possibilité de voyager. En découle une certaine ouverture d’esprit. Mais cette nouvelle liberté n’est pas à la portée de tous. Finalement on  peut voyager, on peut publier, il y a moins de tabou, mais ceci est réservé un très petit groupe, ceux qui ont pu se forger un nom avant cette ouverture depuis 95, et qui ont ainsi pu prendre la vague.

Les courts-métrages d’Eduardo sont une illustration de la Cuba déphasée par rapport au monde réel. L’Etat n’a pas censuré, mais il n’a pas non plus appuyé ces représentations satiriques. C'est-à-dire que les œuvres n’ont pas été diffusées sur les grands circuits officiels, de la télévision, du cinéma, mais elles ont circulé très rapidement sur le Web, et on a pu les voir lors du Festival du Ciné Pauvre de Gibara (province de Holguin), un événement annuel qui attire de plus en plus de public de la « néo-culture », la culture non officialisée (même si l’événement est complètement officiel), celle qui se crée de façon instantanée, soutenue par certaines figures d’expérience, qui ont profité ou vécu la culture officielle, mais qui tendent à évoluer d’avantage vers une culture de modes de fonctionnement plus modernes.

Eduardo Del Llano en littérature, Pedro Luis Ferrer en musique, Tania Bruguera en art plastique, font partie de cette nouvelle tendance. Ils s’expriment aussi bien à Cuba qu’à l’extérieur. Cuba, par conviction, leur fait dépenser (énergie et argent) et investir à fonds perdus pour « el amor al Arte » (l’amour à l’art, le désintéressement), ce qu’ils vont gagner à l’extérieur, en Europe, et dans le reste du monde. Ces nouveaux artistes, avec un sens profond du civisme, travaillent pour la sauvegarde d’une pensée : la conscience individuelle, et pour faire penser. Ils poussent à la réflexion, et dans le cas de Del Llano avec l’humour comme arme. De la derision, les cubains en raffolent. Se moquer de soi-même par inconscience et à cause de la conscience, toujours avec une morale en fin de fable, à la Molière.

Del Llano et les autres s’opposent à l’opportuniste culturel du moment. Ce n’est pas parce que les thèmes, les personnages, les œuvres sont cubains, qu’ils sont atypiques. Être cubain n’est pas un « label », ce n’est pas la marque du communiste irréductible, ni celle du vieux musicien traditionnel ou encore celle de l’Afro-cubain rumbero (danseur de rumba).

La culture cubaine doit être le point de vue cubain sur le monde, et non l’image d’une caricature renvoyée par le monde, qui perçoit Cuba comme un pays bizarre, hors de toute norme contemporaine. Les clichés culturels à propos de Cuba sont nombreux et empêche la véritable culture du pays de se développer. La littérature de science fiction, le ballet, la musique baroque, le hip hop, le hard rock… sont autant d’expressions artistiques très développées à Cuba et pratiquement inconnues.

Pendant 20 ans, Del Llano a produit des scénarios pour le ciné cubain. On se souviendra entre autre de « Alicia en el Pueblo de las Maravillas » (Alice au pays des Merveilles), en 1991. Le film fût censuré 4 jours, véritable métaphore de Cuba à cette époque, il sera finalement primé à Berlin… Il fait partie des premiers films dénonçant certaines absurdités du système mis au grand jour devant un public - certes réduit - international. Il aura dans ce sens défriché le terrain au très célèbre « Fresa y Chocolate ».

Par la suite on verra sur les écrans cubains « Hacerse el sueco », « La vida es silbar », dans le même style : humour, dérision, surréalisme de la vie quotidienne et de la société cubaine.

Del Llano est né à Moscou, par accident, comme il le dit lui-même. Dans le microcosme protégé de la société cubaine, l’époque des Hippies, du Vietnam, de Mai 68 faisait sincèrement penser que Cuba était sur le bon chemin à cette première génération née dans la « Revolucion ». En effet dans cette pagaille mondiale, les cubains, eux, vivaient plutôt bien. Mariel et l’émigration de 300.000 cubains en quelques jours firent douter de ce « Mundo Maravilloso ».

Ce doute a  entraîné la réflexion, et s’est forgé petit à petit le miroir de la société et son décalage avec la réalité mondiale. Nicanor est né dans ce contexte, c’est le anti-héros par excellence qui peut se retrouver dans la peau d’un père de famille tranquille, d’un sexagénaire rebelle, d’un aviateur homosexuel, etc… Il est ce reflet d’un cubain pris au hasard de la tourmente quotidienne cubaine, entre l’humour et la fantaisie. C’est le premier rôle des nouvelles, des petites histoires et des courts-métrages de Del Llano. Un jour ou l’autre chaque cubain peut se reconnaître dans ce personnage si classique, et à la fois si varié. Le point commun de ces Nicanors est l’honnêteté.  Il défend les principes universels de la liberté, de la culture, de l’individu dans la société, mais subit le système. Ce Candide à la cubaine est à la fois conscient du surréalisme dans lequel il vit, des incohérences dont il est victime, mais aussi de son impuissance à changer les choses. Il se fait avoir et l’assume.

Eduardo del Llano est citoyen cubain est fier de l’être. A l’instar de quelques compatriotes, il crée de l’absurde qui donne à réfléchir. Loin des clichés européanisés de la société cubaine, il fait de la résistance pour lui-même et pour les siens, avec une devise : faire penser et faire rire.

Quelques histoires de "Todo por un Dólar" (Tout à un Dollar) :

Les cubains ne sont pas contre le système, c’est le système qui ne prend pas en compte les cubains. Illustration par « la suspicion patriotique » dans « El subversivo » (Le subversif) :

C’est l’histoire d’un cubain qui se retrouve au poste de police pour avoir tagué les murs décrépits de la Havane de messages… Revolucionnaires, complètement en phase avec la politique du pays « Viva el Ché, viva la Revolucion ! ». Et le policier qui l’interroge lui reproche sa méthode : pourquoi taguer à 3 heures du matin à la sauvette? L’attitude correcte du vrai révolutionnaire est de faire ce qu’on lui dit de faire quand c’est nécessaire. Peut-on être subversif dans le style et révolutionnaire dans les idées ?! « Laissez-nous être patriote et citoyen à notre façon. Notre démarche est sincère pour le moins ».

Comment être Rebelle aujourd’hui (c'est-à-dire Révolutionnaire…), lorsqu’on n’a pas combattu dans la Sierra Maestra pour délivrer Cuba du tyrannique Batista et des méchants américains… ? Réponse dans : « Senectud rebelde » (Sénilité rebelle) :

« Seremos como el Che » (nous suivrons l’exemple du Ché) continue de répéter chaque matin tous les enfants du primaire dans tout le pays, avant d’entrer en classe, et après avoir baragouiné l’hymne national. Comment faire aujourd’hui pour suivre cet exemple héroïque d’il y a 50 ans ? Le grand-père Nicanor, qui a connu la Sierra, pour rester fidèle à sa mentalité de « Rebelde » (Rebelle), donne l’exemple. Et aujourd’hui comme hier, il est obligé de recourir à l’illégalité (la location de sa maison non déclarée), à la résistance armée (… lancé de patates sur la police) contre les injustices sociales (pour préserver un asile du troisième âge). Il démontre ainsi que le combat de Fidel et du pays de 1959 n’est pas terminé, que la cause à défendre est noble !... Mais que les moyens et la technique doivent changer…

Que de gâchis… Le talent, l’opportunité de créer, de devenir célèbre, riche, individuellement mais aussi au niveau du pays entier, n’est pas accessible aux cubains. C’est ce que veut nous démontrer l’histoire de « La fruta prohibida » (Le fruit défendu) :

Pour des raisons stupides, et non pas par manque de moyens financiers, pour faute de compréhension et de soutien, entre personnes et de la part de la société entière, la déperdition des efforts pour l’amélioration de la vie quotidienne est omniprésente. Et le manque de bonne volonté, la jalousie de tous contre tous en sont la cause avant même la (dés)organisation du pays. C’est ainsi qu’une pomme en lévitation permanente (c'est-à-dire flottant dans l’air ?), remettant en cause toutes les lois de la physique moderne, pourrira dans le réfrigérateur du professeur de Nicanor avant d’avoir pu être étudiée par la communauté scientifique, cubaine et internationale.

 

Cuba Autrement

« Cuba Autrement » est ce qu’on appelle dans le jargon un « réceptif », un spécialiste de la destination représenté à Cuba, en France et au Canada. Installés à La Havane depuis 1996, nous bénéficions d’un contrat d’association avec différentes agence réceptives locales, ce qui nous a permis de développer une toute une gamme de produits qui nous sont propres. Nos nombreux voyages à thèmes permettent la découverte de Cuba… Autrement, d’un point de vue avant tout culturel. Cuba « Autrement » s’attache principalement à faire découvrir une société hors du commun, un pays qui nage à contre-courant d’une mondialisation annoncée, pour le meilleur et pour le pire.

Cuba et les cubains constituent une expérience extraordinaire, un cas unique qui peut se vanter de certains succès, sans oublier néanmoins ses erreurs, et qui relativise notre perception de la société actuelle. L'éducation, la discipline, la gentillesse, mais aussi le caractère nonchalant, la façon de vivre en priorité le moment présent, et le tout sous un climat tropical, façonnent l'ambiance qui retiendra l'attention du visiteur intéressé par la découverte culturelle.

Page web: http://www.cubaautrement.com/

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